Tous journalistes ?

Cette semaine, avait lieu dans les établissements scolaires de Bretagne de France et de Navarre la 22è semaine de la presse et des médias dans l’école. Activité d’éducation civique, elle a pour but d’aider les élèves, de la maternelle aux classes préparatoires, à comprendre le système des médias, à former leur jugement critique, à développer leur goût pour l’actualité et à forger leur identité de citoyen. Hasard du calendrier ? hier soir, à la Cantine Numérique Rennaise,  avait lieu une rencontre organisée par l’AFP sur le thème «Tous journalistes ? Les médias face au défi du participatif». Point d’élèves dans la salle, mais quelques étudiants et surtout un grand nombre de rennais curieux comme moi de connaître l’opinion des grands médias traditionnels sur ce point. Compte-rendu.

(AD1) Analog VS Digital(AD1) Analog VS Digital ©yago1.com on Flickr

Belle brochette de médias traditionnels

Face à nous donc, 4 vrais journalistes encartés comme il se doit : François Bougon , journaliste détaché à la rédaction en chef de l’AFP en charge des réseaux sociaux ; Eric Bullet (Ouest-France), rédacteur en chef chargé du multimédia ; Gilles Danet (Le Télégramme de Brest), responsable du développement des contenus multimédias et Thibaut Angelvy (www.terristoires.info), rédacteur-en-chef adjoint et webmaster de Terristoires. Mais 4 approches et 4 points de vue différents selon les enjeux et le « dinosauresque » de leur média.

Dès leurs présentations respectives, les postulats sont posés : les réseaux sociaux et leur dimension participative ont bouleversé le métier de journaliste. Jusqu’alors confiné dans sa tour d’ivoire, seul détenteur de l’information et de sa maîtrise, le journaliste n’est plus seul. Et si le roi du pétrole n’est plus, il doit cependant tout faire pour redorer le blason de sa carte de presse en revenant aux sources du journalisme : vérification des sources, contrôle de l’information, donner les repères pour comprendre…

F. Bougon et G. Danet insistent sur l’opportunité apportée par cette nouvelle dimension au métier de journaliste. Le plus, c’est le retour du lecteur, même s’il oblige à employer les grands moyens pour modérer les commentaires particulièrement déplacés de certains. G. Danet évoque également l’irruption des blogueurs au Télégramme via une plateforme (blogs.letelegramme.com). Véritable apport en terme d’idées nouvelles, ces blogueurs permettent aussi l’approche de sujets de niches tels le polar ou la monopalme, domaines peu couverts par la PQR.

T. Angelvy a quand à lui la vision la plus avancée sur le sujet. Terristoires est en effet tout jeune et est un véritable pure-player nantais (journal né sur Internet et n’existant qu’en format internet). Son objectif : devenir un média de référence dans le domaine de l’information alternative locale sur internet, privilégiant le mode participatif dans une logique de Web 2.0. Le journaliste aborde de façon assez spontanée les limites du participatif : finalement, sur Terristoires, peu d’internautes commentent sur le site (contrairement à la page Facebook).

Facebook, le grand méchant loup

Formulation exagérée peut-être, mais c’est bien le sentiment qui émanait hier soir des débats. Le participatif, c’est bien, à partir du moment où il n’empiète pas trop sur le domaine de prédilection du journaliste : vendre son info et être le seul à le faire. Et de poser aussitôt et de plus belle les limites du participatif : la vérification de l’information. Pour E. Bullet, il ne faut pas confondre participatif et journalisme. Il évoque Twitter où les infos sont relayées sans vérification. Selon ce même journaliste, le journalisme citoyen ne veut rien dire et les tweets sont juste des commentaires de l’information. (J’ai failli m’étrangler à ce moment-là !). Heureusement, G. Danet est intervenu pour affirmer qu’on ne pouvait pas limiter stricto-sensu le participatif à Facebook et Twitter. Que la notion importante du participatif était quand même de garder la relation avec son lecteur. Et que questionner le rôle du média c’était aussi questionner le rôle des réseaux sociaux.

Et là, en tant que documentaliste, je dis Bon point. Dans le cadre de mon travail de sensibilisation à la presse à la fac, je mène depuis quelques années un petit sondage auprès des étudiants de L1 et de L2. Leurs réponses concernant leurs habitudes de lectures de la presse papier et de la presse en ligne ou de leur présence sur les réseaux sociaux est fascinante… et je pense que certains journalistes devraient un peu plus se renseigner sur ce vivier potentiel de lecteurs. Qui n’a plus les mêmes pratiques que les nôtres, qui zappent, pour qui la PQR est synonyme de « chienlit » (je ne fais que répéter le propos entendu pas plus tard qu’en novembre 2010)… A bon entendeur !

Et pendant ce temps, ça gazouille sur Twitter…

C’est cela aussi le participatif. Pendant que tout le monde débat IRL, la twittosphère rennaise présente dans la salle commente, annote, relaie l’info. Et le wall virtuel de la CNR s’est bien agité hier soir…


En chambrant gentiment….


Et/ou en exprimant clairement son désaccord…

Et puis la salle a pris la parole, avec ses questions grinçantes mais pertinentes… Simon Chignard a ouvert le bal en posant des questions sur les commentaires : jusqu’où les rédactions vont et où s’arrêtent-elles ? Réactions variées : de Ouest-France où la forme de modération est la plus extrême (inscription obligatoire pour commenter avant modération par les journalistes) à Terristoires où une hiérarchie de contributeurs joue sur la modération des commentaires… Par contre, peine perdue,  vous ne pourrez toujours pas commenter l’édito de Ouest-France. C’est interdit !

Et mon voisin Anthony Chenais de prendre le relais sur les questions qui fâchent : le participatif, ce sont pour l’instant, au travers des propos, les commentaires des lecteurs mais pas que. Quid de la participation des lecteurs via des articles ?

C’est Ouest-France qui monte au créneau le premier. Ouest-France est d’abord un site d’information (euh, pas très sympa pour les autres ça…) où sont testées beaucoup de choses . Internet est un « terrain de jeu immense » et les lecteurs peuvent interagir en envoyant du contenu sous différentes formes. Le téléphone rouge version web 2.0 par Ouest-France

Pour F. Bougon, la réponse diffère ; l’AFP étant une agence de presse, elle vend de la crédibilité et se doit donc d’avoir du contenu professionnel et vérifié.  Pour le journaliste, il y a cependant des leçons à retenir de ce qu’ont fait Rue89 et Le Post même si certaines limites existent (l’inéluctable mort de jean Dujardin…).

Pour G. Danet (Le télégramme de Brest), on pourrait envisager des correspondants-internautes pour rédiger des articles. Mais il y aurait concurrence avec les correspondants locaux qui sont, eux, rémunérés. Et cela pose un sérieux problème économique. (Je l’ai omis jusqu’à présent dans mon compte-rendu mais le modèle économique malmené de la presse a souvent été évoqué…).

Sur cette question, c’est Terristoires, encore une fois, qui a la réponse la plus « adaptée ». Pour T. Angelvy, cette participation des internautes est la valeur ajoutée d’un site de presse. C’est ce que tente de mettre en place Terristoires avec une hiérachie de contributeurs : de journalistes à internautes-blogueurs, avec un accompagnement pour les novices. Il faut, pour entrer au mieux dans cette logique participative, s’approcher de la qualité de traitement la plus grande qui soit (aide, relecture, conseils…). En gros, s’approcher du journaliste mais sans le remplacer non plus.

Quand E. Gaucher titille les intervenants…

Mais qui est Erwann Gaucher ? sur Twitter il se présente comme ceci : Journaliste, ancien responsable d’une filière d’étude à l’ESJ, formateur et consultant print et web, spécialisé dans la presse régionale. Et sur son site, il est un passionné de média, journaliste et formateur, sûr que le web peut être l’atout de votre journal pour les années à venir.

Et il était attendu par un fan-club de twittos !

Erwann Gaucher affirme qu’il y a quand même une peur du participatif dans les rédactions. Il revient aussi sur les commentaires, qui ont forcément besoin d’être validés, mais qu’on ne voit jamais dans le papier… (je n’ai pas tout noté, préférant écouter ce qui se disait).

Mais on a assisté ensuite à un grand moment de Caliméro de la part des intervenants. Ben oui, faut les comprendre, leur métier a évolué, a subi de profonds bouleversements avec l’arrivée du web. Le participatif, c’est bien, mais ce n’est pas le nec plus ultra ; il faut de l’expertise. Et le processus d’intelligence collective est long à mettre en place…

Je crois que si je n’avais pas eu l’occasion de discuter de ce point au préalable et de façon bien plus argumentée et réaliste avec Stéphane Vernay, j’aurai quitté la salle… Pincez-moi je rêve ! la seule profession qui aurait été profondément bouleversée par l’irruption massive du net ? Bon, je vais militer pour ma paroisse mais que dire de l’information-documentation ? révolutions dans les supports, révolutions des pratiques d’usagers, révolutions des attentes des usagers… Des microfiches aux tablettes numériques, des CDI aux Learning Centers, des Roberts à Wikipedia, des fiches cartonnées aux SIGB interactifs, des bibliothécaires-archivistes aux e-bibliothécaires, j’en passe et des meilleures ! Alors oui, les journalistes ont été percutés, si je reprends l’expression favorite d’Eric Bullet (Ouest-France),  par le tourbillon internet, et la chute du piédestal leur a laissé des stigmates profondes, mais arrêtez de jouer les veuves éplorées et agissez, ai-je envie de dire ! Et peut-être que si le participatif ne se limitait pas qu’aux commentaires modérés, le courant passerait mieux entre presse et citoyens…

Des community managers au sein des rédacs ?

C’est la question posée par Karine Sabatier, directrice de la CNR , qui rappelle aux journalistes présents que gérer une communauté (et les commentaires ou remarques de toutes sortes que cette dernière produit), c’est un vrai métier. Eh oui ! s’implanter sur les réseaux sociaux, c’est bien, mais ça ne suffit pas ! Là où on tombe tous d’accord, c’est que c’est extrêmement chronophage.

G. Danet rappelle qu’en 2008 lorsque le Télégramme a renforcé ses rédactions sur le multimédia, cela a entrainé des re-négociations de postes de journalistes. Et Terristoires de rajouter que gérer les commentaires, les suivre, faire vivre les réseaux sociaux, c’est chronophage et qu’il est difficile économiquement d’y consacrer un poste entier. Modèle économique bouleversé pour un métier chamboulé où le journaliste devrait tout faire : du web, de la vidéo, du flash, du contenu, de la gestion de réseaux sociaux…

Et quid des médias « alternatifs » ?

Pas pu m’empêcher de mettre mon grain de sel dans le débat, évidemment. Pas pu m’empêcher de parler d’Alter1fo. Pas pu m’empêcher de dire que des bénévoles, non journalistes, pouvaient fournir un contenu de qualité sur du local. Et on ne m’a pas contredite. Oui, ils trouvent ça bien. Oui, c’est essentiel car cela couvre des niches (on a parlé de compte-rendu de concerts notamment) que les médias locaux et généralistes ne peuvent pas traiter. Et comme les questions fusaient, on n’a pas parlé plus de ces médias citoyens, participatifs et bénévoles… Et pourtant…

Pour conclure gentiment…

Au terme de presque 2h de débat, on retiendra principalement que le mot d’ordre, c’est qu’il faut quand même veiller à séparer médias de presse et médias citoyens. Même si le représentant de l’AFP, entité organisatrice de la rencontre, trouve que le participatif est une vraie opportunité pour le métier de journaliste. Même si certains prêchent pour des passerelles entre médias et contributeurs internautes pour une co-construction. Et F. Bougon de rappeler que la presse est une vieille dame qui éprouve quelques difficultés à évoluer, se révolutionner…

Rencontre intéressante donc qui s’est poursuivie autour d’un verre, aimablement, tranquillement, passionnément. Car oui, ce débat est passionnant : il confronte, comme au temps de la querelle des Anciens et des Modernes, deux écoles du journalisme d’une part (les journalistes vieille école et les geeks – je raccourcis volontairement !) et des attentes très fortes des citoyens d’autre part. Cette rencontre n’a évidemment pas répondu à la question mais elle a suscité beaucoup d’échanges, d’interpellations, de rappels sur certains points. Vivement la prochaine !

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4 réflexions au sujet de « Tous journalistes ? »

  1. JluK

    Beau travail.
    Je donne quand même un avantage au Télégramme sur Ouest-France pour leur site, OF, c’est l’indigence internet.
    Dommage que le Mensuel de Rennes n’ai pas été convié, les seuls qui sont capables de sortir des infos qui dérangent les notables.

    Répondre
    1. LeeZen Auteur de l’article

      @JluK : entièrement d’accord avec toi. Il aurait fallu inviter des représentants de médias amateurs, type Alter1fo, par exemple. Sûrement une prochaine fois !

      Répondre

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