Noir c’est noir

Ma marotte de toujours… Quelques nouvelles de mes dernières lectures de polar.

Vous voulez lire un livre en apnée ? en retenant votre souffle à l’image de l’écriture nominale, à très courtes phrases, incisive, comme une mitraillette en action et aussi froide que le canon d’un revolver ? Lisez The Bad Leitmotiv de Thierry Chevillard (Gallimard – Série noire – 2002). L’auteur serait selon la 4è de couv’ un spécialiste de droit pénal pour qui la réalité dépasse toujours la fiction. Alors si son polar ne m’a pas remué les tripes comme certains billets de Maître Eolas, on ne peut pas dire que sa lecture m’ait laissée indifférente. Il y a d’abord les faits, sordides, d’enfants tués et violentés. Il y a ces personnages, flics à la Brigade criminelle et aux stups, fonctionnaires en chasse. En chasse de criminels, en chasse d’humanité au milieu de cette violence, de leur violence des mots et des maux.
Les phrases s’enchainent, se succèdent, sans pauses, courtes et hachées. Déconcertantes de prime abord. Nominales, verbales, à l’infinitif. Une écriture nerveuse, sur le fil du rasoir et de l’horreur. Comme si l’absence de conjugaison effaçait les êtres humains, leurs respirations et celle du lecteur. Curieusement, le seul passage du roman où l’on respire est la narration d’une nuit quand, enfin, Elle et Lui se retrouvent, s’aiment. Mais n’espérez rien, cela finit aussi mal que cela avait commencé. Sinon plus.

La technique des trois marteaux de Vanessa Fuks (Les Contrebandiers éditeurs – Collection Petite Noire – 2007)
Préparez-vous à une plongée caustique et implacable au pays du chouchen et de la tourbe, au pays des korrigans et de l’Ankou. Plantons le décor, vous comprendrez mieux : Un homme de 53 ans, Loïc Postik, célibataire, maréchal-ferrant, a été retrouvé décapité dans sa cuisine. Akiko Le Floch, profileuse parisienne débarque dans une Bretagne nourrie de légendes d’un autre âge pour aider la gendarmerie locale à résoudre l’affaire…
Nous voilà plongés comme Akiko, en plein Finistère Nord, dans un décor rude et acéré, du côté de Botmeur, chez la vieille Le Guen. « Akiko essaya un sourire que la vieille ne rendit pas. Elle entra dans la petite pièce. La chambre était entièrement équipée de meubles de pays en bois lourd et foncé, très travaillé. Le genre qui vous démonte une épaule quand on les bouge de trois centimètres mais qui, eux, ne se démontent pas, en revanche. Ikea était encore inconnu en cette terre d’irréductibles Celtes. »
Alors oui, toute l’imagerie bretonne et ses clichés sont passés en revue. Mais on en rit, on en sourit, parce que le trait est forcé mais sans être grossier. Comme une plongée dans un univers familier où les prénoms et noms de famille ont des consonances voisines des nôtres : Loïk Postik, Kieran Guissouarn, Meznec le voisin, Flamen Guissouarn, et les Lohan sont nos voisins de toujours…

On trouve également toutes ces images qui ont façonné les histoires racontées aux petits bretons par leurs aïeules : qui l’Ankou et sa faux, qui le Yeun Ellez, tourbière de l’Enfer, qui l’hydromel, la boisson des fées, qui la sorcière, une Kannerez noz. Que l’on soit bretonnant ou pas, on a presque tous baigné dans cette culture de légendes et de personnages mystérieux, dans ces mots bretons auxquels on ne comprenait rien mais qui avait une aura lourde de sens…
La main de Meznec tremblait de plus en plus sur sa tasse.
– A cause de sa fille, la lavandière, c’est une sorcière, une Kannerez noz !
Oh là ! On approchait dangereusement de la limite tolérable. Akiko était au bord de l’overdose de conneries. En plus, elle ne comprenait qu’un mot sur trois à tout ce discours.

Évidemment, on reste dans un polar. Avec toute sa noirceur. Les victimes sont décapitées à la faux. L’ambiance tourne autour de VHS scato et gore de bondage, de viol collectif lors d’un bal en été. Et comme on est en Bretagne, l’Église n’est jamais très loin. Et sur la colline St Michel, les curés portent de lourds secrets de clochers… Arrivée à sa voiture, elle prit une profonde inspiration pour chasser l’odeur de renfermé et de rance qui avait envahi ses narines durant toute la conversation chez le brave voisin. Les rancœurs rurales ancestrales lui collaient la nausée. Toute cette histoire sentait le vomi.

Un peu d’espoir cependant au beau milieu de ces tourbières marécageuses des Monts d’Arrée et de l’âme humaine. Akiko, présentée comme célibataire endurcie, va croiser un preux chevalier. Et si la description du jeune maréchal-ferrant est à lire au 4è degré, elle n’en reste pas moins épique au beau milieu de cette noirceur « polaresque » !
Au-devant des flammes se tenait Guissouarn. […] Torse nu, les cheveux attachés en une petite couette dans la nuque, il ressemblait à un guerrier barbare, comme on en voit dans les bandes dessinées. […]Le corps de Guissouarn n’avait rien de celui des fêlés de la gonflette et de l’ego qui jonchaient les salles de sports, avec leur tas de viande savamment huilés. C’était un corps modelé par un labeur ancestral, chaque muscle était dessiné par un mouvement précis.

L’auteur n’a pas pu s’empêcher d’écorcher la ville de Brest, fleuron de la pointe finistérienne ! mais tout en douceur… et avec une telle clairvoyance. Moi-même je ne peux refouler ce sentiment de russification lorsque je me retrouve, une fois l’an, place de la Liberté entre la rue de Siam et la rue Jean-Jaurès… Direction Brest. Quand elle arriva en ville, il faisait déjà nuit. Akiko eut pourtant l’occasion d’apprécier l’architecture particulière du centre-ville, digne des plus belles réalisations de la Roumanie de Ceaucescu. […]Elle tourna derrière l’Hôtel de Ville aux allures de Soviet Suprême et s’enfonça dans les petites rues. Akiko trouva son chemin sans problème, ici les panneaux étaient en français.

Les Bretons également en prennent pour leur grade, et leur caractère. Il faut dire que cette vieille Le Guen est l’archétype parfait de la mamie bretonne un peu têtue et revêche sur les bords. Une vraie Pen Du, dirait-on par chez moi !
Le visage de la grand-mère se ferma comme une huitre que l’on sort brutalement de l’eau.
– Je suis bien vieille. Je ne me souviens plus.
Aikiko baissa les bras, il n’y avait rien à faire avec cette tête de mule, putains de Bretons !

Il reste l’enquête, sordide qui finira en apothéose, après de troubles méandres, dans la grotte de l’Enfer en pleine forêt du Huelgoat. Il reste également ces paysages décrits de façon très imagée mais pour qui les connait sont justement leur exact reflet. Akiko soupira en regardant défiler les collines brunes, alignant les superpositions de lignes courbes et douces alors que brutalement, ça et là, des blocs de granit jaillissaient du sol, crevant la surface comme les os brisés d’une fracture ouverte. Ici, même la terre semblait souffrir d’un mal maudit.

A conseiller aux Bretons, peu susceptibles donc, ou à ceux qui seraient sensibles à ces légendes mâtinées de second degré.

Les chiens du paradis de Jérôme Fansten (Editions Anne Carrière – 2010)
Un premier roman, polar noir, cynique et humoristique à la fois. Encore une histoire de flic décati : Herschel Edelweiss, inspecteur de la police criminelle, en bout de course, se remémore les excès, les souffrances et les fantômes qui l’ont conduit à l’enfer dans lequel il se trouve.

Le policier a basculé du côté obscur de la force ; il tue, dans la violence et dans le sang,  il joue dans l’explosif.  Il commet des horreurs comme on dit dans le jargon. Mais il a rencontré une femme, Maïssa. Qu’il aime. A qui il offre son cœur, même s’il n’aime pas les abats. Ce polar cinglant est constellé de jeux de mots tranchants et de parallèles évocateurs. On assiste, impuissants, à l’inéluctable descente aux enfers d’un flic à la crim, coincé entre sa hiérarchie qui ne veut plus entendre parler de lui et un procureur, corrompu, qui le tient dans ses tenailles. A deux doigts de l’explosion, constamment, dans un Paris où les murs ne comptent pas seulement des briques et du béton.

Un roman noir et âpre qui ne laisse pas indifférent. Un auteur à surveiller, de près, de très près…

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3 réflexions au sujet de « Noir c’est noir »

  1. Olivier

    Perso, en ce moment je suis plutôt plongé dans les oeuvres de Serge Tisseron, Christophe André, Boris Cyrulnik, Jacqueline Kelen… mais il faut dire aussi que, toujours en ce moment, j’ai une vie un peu compliquée !!!
    ;)

    Répondre
    1. LeeZen Auteur de l’article

      @Olivier : il doit y avoir une histoire d’exorcisme là-dessous… Mais, bon, depuis le temps que je lis des polars, je devrais avoir résolu mes angoisses !

      Répondre

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