L’empreinte

Voici un roman étrange, entre thriller et récit autobiographique, entre journalisme et témoignage sous forme de confession intime.

Ce roman, c’est L’Empreinte d’Alexandria Marzano-Lesnevich. C’est sa vie personnelle intimement mêlée à une triste affaire judiciaire. Chaque chapitre évoque l’une ou l’autre histoire, mêlant intrinsèquement deux vies, deux familles et deux destins.

D’un côté : Ricky Langley, adulte pédophile qui assassine Jérémy Guillory, 6 ans, en 1992 en Louisiane.
De l’autre : sur la côté Ouest, dans le New Jersey, il y a Alexandria dont les parents sont avocat et juriste. Elle subit un grand-père prédateur sexuel jamais inquiété et dont la famille taira les agissements. Alexandria suit des études de droit à Harvard et, à la faveur d’un stage dans un cabinet d’avocats en Louisiane, elle va croiser la route de Ricky Langley, jugé trois fois, condamné à mort et qui a toujours échappé de justesse à la chaise électrique. On est en 2003, elle est farouchement opposée à la peine capitale mais l’histoire de Ricky va être un boomerang, un écho à son histoire personnelle d’enfant abusée.

« Oui, je me sens capable de défendre un pédophile ». C’est par ces quelques mots qu’Alexandria va plonger dans les arcanes du dossier Ricky Langley. Et plonger dans ses propres souvenirs, ses émotions enfouies. Les aléas familiaux de ces deux personnes vont se confronter et se mêler, s’entrecroiser. Sans jugement, elle détricote la vie de Ricky Langley et parvient à la conclusion que certains accidents de vie nous font dévier vers des choix terribles, qui aussi épouvantables soient-ils n’excusent en rien les délits commis. Incapable au final de défendre l’auteur de tels actes, elle abandonne le métier d’avocate et se tourne vers la littérature.

Un roman catharsis pour l’auteure qui n’abandonne pas le dossier Ricky Langley au moment où elle décide d’arrêter le droit. Elle tente de reconstituer ce qui s’est passé en février 1992. Elle espère comprendre ce qui lui est arrivé dans son enfance, à la lumière de l’histoire personnelle du tueur. Ce récit, construit sur une enquête approfondie – Alexandria Marzano-Lesnevitch a relu et compilé tous les documents des tribunaux produits durant les trois procès, tous les articles de presse… -, est tout simplement glaçant. D’autant qu’il mêle des éléments judiciaires à l’histoire intime de l’auteure. Victime de son grand-père pédophile, elle relate avec précision ses souvenirs d’abus sexuels. La lecture de ce roman n’est donc pas anodine. Et il faut souvent s’accrocher pour tourner les pages.

Un roman qui aborde également la justice côté coulisses. « Les gens s’imaginent que la robe vous protège. Elle ne vous protège pas. Pas des récits qu’il vous faut entendre. » (p. 320). Le roman est d’ailleurs découpé en 3 parties : le crime, les conséquences, le procès. Tout est méticuleusement daté et sourcé.

Le processus judiciaire est également décortiquée avec justesse. « Le juge Gray et les avocats doivent trouver seize personnes – douze jurés et quatre remplaçants – pour siéger dans cette affaire. Tous ces gens s’exposent à devoir prendre une décision inimaginable. Il n’existe pas d’autre situation dans laquelle nous demandions à un civil de décider de la vie ou de la mort d’un individu. Ce qui s’en rapproche le plus, c’est l’armée, peut-être : un soldat appelé sous les drapeaux, qui n’avait pas l’intention de se retrouver dans la position d’avoir quelqu’un dans le viseur de son fusil et de décider s’il doit tirer.
En fac de droit, on enseigne le concept de jury à l’aide de la métaphore d’une boîte noire. A l’intérieur de la boîte, on introduit les témoignages, les pièces à conviction et la loi. De la boîte sort un verdict.
Sauf qu’un boîte noire n’a pas de sentiments. »
(p. 383)
L’auteure met en avant non pas la culpabilité de Ricky Langlais mais bien la complexité de son histoire personnelle. Cette histoire souvent tue par les avocats de la défense ou de l’accusation qui d’un procès à l’autre n’ont pas raconté la vie de l’accusé sous le mêmes prismes.

Ce livre est donc un ovni littéraire, qui mêle thriller et autobiographie, investigation et cheminement personnel. Un livre dense et intense.

Résumé sur le site de l’éditeur :
Etudiante en droit à Harvard, Alexandria Marzano-Lesnevich est une farouche opposante à la peine de mort. Jusqu’au jour où son chemin croise celui d’un tueur emprisonné en Louisiane, Rick Langley, dont la confession l’épouvante et ébranle toutes ses convictions. Pour elle, cela ne fait aucun doute : cet homme doit être exécuté. Bouleversée par cette réaction viscérale, Alexandria ne va pas tarder à prendre conscience de son origine en découvrant un lien entre son passé, un secret de famille et cette terrible affaire qui réveille en elle des sentiments enfouis. Elle n’aura alors cesse d’enquêter inlassablement sur les raisons profondes qui ont conduit Langley à commettre ce crime épouvantable. 
 
Dans la lignée de séries documentaires comme Making a Murderer, ce récit au croisement du thriller, de l’autobiographie et du journalisme d’investigation, montre clairement combien la loi est quelque chose d’éminemment subjectif, la vérité étant toujours plus complexe et dérangeante que ce que l’on imagine. Aussi troublant que déchirant.

L’Empreinte / Alexandria Marzano-Lesnevich
Editions Sonatine
Titre original (2017) : The Fact of a Body, a Murder and a Memoir
Héloïse ESQUIE (Traducteur)
Date de parution : 10/01/2019
EAN : 9782355846922
480 pages.

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