Calendrier de l’avent noir polar #5 : L’Autre côté des docks

Direction New-York et le quartier en cours de gentrification Red Hook à Brooklyn. Red Hook, c’est l’embouchure de l’East River, c’est le quartier des dockers, le quartier des premiers pas d’Al Capone. Un quartier pauvre, gangréné par la drogue dans les années 80. Un quartier phénix, gagné par une galopante gentrification : le géant suédois s’y est installé, les hipsters vendent des grains dans les magasins bio et la vue sur Big Apple en face excitent tout un tas de promoteurs immobiliers.

Ivy Pochoda a choisi ce quartier comme décor de son 2è roman. Et on se demande si, au final, ce décor ne vole pas au fil des pages la vedette des autres personnages… L’Autre côté des docks est un roman noir mais qui aime prendre le temps de dérouler son intrigue, laissant le quartier et ses habitants converser longuement.

Une chronique de quartier qui tourne quand même autour de la disparition d’une adolescente un soir d’été suffocant… Qu’est-il arrivé à June ? où a-t-elle disparu ? et pourquoi Valérie, retrouvée inconsciente sur les rochers qui bordent l’East River, ne dit-elle rien de cette escapade nocturne en bateau pneumatique ?

Laissez-vous porter par ce roman choral aux accents new-yorkais…

Ivy POCHODA – L’Autre côté des docks (titre original : Visitation Street)
Traduction de Adélaïde PRALON – Editions LIANA LEVI (2013)
22€

 

Publicités

Calendrier de l’avent noir polar #4 : Retour à Whitechapel

Tout a commencé par un podcast de l’émission Autant en emporte l’Histoire sur France Inter en 2 parties diffusé sur les ondes en avril 2018 : Jack l’Éventreur : la Contre-Enquête, Épisode 1 et Episode 2.

Une plongée sonore dans les bas-fonds du quartier Whitechapel à Londres en 1888, là où Jack l’Eventreur fit tant parler de lui. Dans l’épisode 2, Stéphanie Duncan, productrice de l’émission, échange avec Michel Moatti, auteur de « Retour à Whitechapel », paru en 2013. Ma curiosité (morbide !) était piquée… Je me suis empressée de l’acheter et de le dévorer.

Michel Moatti aborde l’affaire du premier serial killer contemporain par l’enquête vengeresse de la fille de Mary Jane Kelly, cinquième et dernière victime de Jack l’Eventreur.

Amélia Pritlowe est un personnage fictif mais qui sert une reconstitution historique extrèmement bien documentée. Il faut dire que Michel Moatti a planché trois ans sur l’affaire, en arpentant lui-même les rues de Whitechapel et en s’imprégnant des documents issus des National Archives de Londres. Amélia, elle, cherche par tous les moyens à trouver l’assassin de sa mère : elle interroge les témoins, elle compulse les archives de la Filebox Society, elle teste l’induction hypnotique… Cette errance dans le Londres victorien entre fiction et réalité (du moins archives historiques) est troublante. Les détails sordides des meurtres font froid dans le dos car contrairement aux polars que l’on lit d’habitude, ici, les faits ont vraiment eu lieu.

Cerise sur le gâteau, Michel Moatti dévoile sa thèse aux lecteurs : qui donc était Jack l’Eventreur, ce meurtrier qui a défrayé la chronique en 1888, ridiculisant Scotland Yard et qui continue à fasciner et couler de l’encre ? Son enquête l’amène à dévoiler l’identité plausible de Jack the Ripper.

Un roman à dévorer pour les amateurs de sensations noires.

Michel MOATTI – Retour à Whitechapel
10/18 (coll.) Grands Detectives – 3 Décembre 2015
8,10€
EAN : 9782264067258

Autres éditions :
Format numérique : epub HC Editions (Roman) (2013)
9.99 €
Grand format : Herve Chopin (2013)
19.90 €

Calendrier de l’avent noir polar #3 : Taqawan

Taqawan est le terme utilisé en langue mi’gmaq pour désigner le saumon adulte qui remonte la rivière qui l’a vu naître pour venir s’y reproduire.
Voilà en tout cas un livre surprenant, oscillant entre roman noir et pamphlet socio-politique, entre roman écologique et western contemporain. Construit en 67 chapitres, il décortique une guerre du saumon québécoise entre fiction et témoignage scientifique. Des histoires entre passé et présent, entre Indiens mig’maq et gouvernement au beau milieu de la Gaspésie, territoire tiraillé entre ses enfants mi’gmaq et ses enfants québécois.

La construction du roman rythme le récit qui traite d’Océane, jeune fille indienne de la réserve. Le tout est entrecoupé de contes et de légendes, de recettes de cuisines, de rappels historiques… Comme un documentaire romancé sur ces tribus amérindiennes que l’Histoire et les Canadiens n’ont guère épargnées. « Au Québec, on a tous du sang indien, dit un vieil homme, si ce n’est pas dans les veines, c’est sur les mains. »

Une histoire de saumon aussi, qu’on peut pêcher mais en respectant une seule règle : l’autoriser à remonter la rivière.
« Sagesse de l’évidence : si on pêche trop de poissons cette année, il y en aura moins l’année prochaine. Si on pêche trop de poissons pendant des années, un jour il n’y en aura plus. »

Un roman touchant et émouvant, à fort pouvoir instructif, que ce soit sur la tyrannie subie des peuples amérindiens au Québec ou sur la vie et mort des saumons au Canada.

A glisser sous le sapin pour fans de nature writing ou de causes sociales et politiques.

Taqawan / PLAMONDON Eric
Quidam éditeur (coll. L’américaine)
Janvier 2018 – 20€
ISNB : 978-2-37491-078-9

Calendrier de l’avent noir polar #2 : Seules les bêtes

Cinquième roman de Colin Niel, publié en janvier 2017, Seules les bêtes nous entraînent sur le plateau des Causses dans le Massif Central. Brebis, âmes égarées, solitude, misère rurale des agriculteurs, snobisme des gens de la ville, amours contrariées… Seules les bêtes, c’es ttout ça. C’est un roman chorale et mosaïque où Alice, Joseph, Maribé, Armand et Michel se croisent et se décroisent, prenant tour à tour la parole. 

Evelyne Ducat est marié à Guillaume Ducat, un enfant du pays partie faire fortune à Paris et à l’étranger. Il est revenu s’installer au pays, et il est mal vu, évidemment. Elle a une aventure avec Maribé (Marie Bérangère pour sa famille bourgeoise qui vit dans un pavillon de banlieue chic et qu’elle renie). 

Alice, assistante sociale, fille du pays, vit avec Michel Farange, qui a repris la ferme des parents d’Alice. Mais Alice est tombée amoureuse de Joseph, lui le jeune agriculteur désespéré perdu là-haut tout seul sur sa colline avec ses brebis. Michel Farange lui est amoureux d’une photo pliée en 4 dans son portefeuille : celle d’Alicia More, actrice de films pornos. 

Les Causses sont aussi un des personnages de ce roman social sombre : glaciales, rudes, plongeant ses habitants – ceux qui sont restés – dans un grand vent de solitude et de désespoir. Une région qui malmène les bêtes et les humains : « La tourmente. Oui, certains disaient qu’Evelyne Ducat avait été emportée par la tourmente, comme autrefois. La tourmente, c’est le nom qu’on donne à ce vent d’hiver qui se déchaîne parfois sur les sommets. Un vent qui draine avec lui des bourrasques de neige violentes, qui façonne les congères derrière chaque bloc de roche, et qui, disait-on dans le temps, peut tuer plus sûrement qu’une mauvaise gangrène ».

Une disparition donc et tout bascule. Et nous, lecteurs, avec. 

Seules les bêtes / Colin NIEL (Editions du Rouergue – collection Rouergue noir) – 19€
 

 

 

 

Calendrier de l’avent noir polar #1 : Les lois du ciel

Parce que l’esprit de Noyel est complètement décalé cette année. Parce que la météo est morose, parce que le contexte politique n’est pas rose, parce que la planète est à l’agonie, pas envie de dorures ni de chocolat. 
Dans ce marasme total, un peu de lecture(s) quand même pour le pied du sapin mais en version « noir c’est noir ». 24 propositions tout à fait personnelles et subjectives pour finir 2018. 

Les lois du ciel
Si vous aimez d’amour profond les enfants, abstenez-vous. Ce roman noir vire au jeu de massacre de toute une classe de CP partie en camp nature dans les forêts du Morvan… 
La nature est sauvage. Mais les têtes blondes aussi ! 
Un roman court, qui se dévore en quelques heures et qui surprend à chaque chapitre par sa noirceur. On sait effectivement dès le premier chapitre que personne ne survivra :
« Le bus s’était éloigné de la grande rue du village et les silhouettes longilignes des parents avaient rétréci derrière les vitres couvertes de buée.
Et voilà.
Les enfants étaient partis.
Et jamais ils ne reviendraient. »

Et on se demande donc comment cette « extermination » va bien pouvoir se dérouler (Coucou esprit malfaisant et malsain ! ou comment réveiller le Dr Hyde qui sommeille en nous…). 
Alors certes, les ficelles sont grosses et c’est assez irrationnel. Qu’importe ! L’enfant est un condensé de monstruosité quand il s’y met. Et l’auteur fait preuve d’une grande imagination morbide pour les faire disparaître les uns après les autres. 

A déposer sous le sapin pour une âme insensible. 

Les lois du ciel / COURTOIS Grégoire – Gallimard (Folio Policier) – 2018

En douce et en noirceur

De Marin Ledun, j’avais lu Les visages écrasés en août 2013. Un roman sorti en 2011, 7è roman de cet auteur ardéchois et un roman qui vous retourne les tripes (il faudrait que je vous en parle, tiens, dans un prochain billet).

En douce, c’est un autre genre, mais on retrouve un peu l’une des marottes de l’auteur, un intérêt marqué pour les gens qui morflent. Du roman noir social à l’état pur. Un roman construit en mode confrontation entre le passé joyeux et épanoui et le présent « unijambiste » et colérique d’Emilie, entre la geôlière déterminée à se venger et un prisonnier qui ne s’attendait pas à un tel boomerang du passé.

Le résumé sur le site de l’éditeur : « Sud de la France. Un homme est enfermé dans un hangar isolé. Après l’avoir séduit, sa geôlière, Émilie, lui tire une balle à bout portant. Il peut hurler, elle vit seule dans son chenil, au milieu de nulle part. Elle lui apprend que, cinq ans plus tôt, alors jeune infirmière, elle a été victime d’un chauffard. L’accident lui a coûté une jambe. Le destin s’acharne. La colère d’Émilie devient aussi puissante que sa soif de vengeance.
En douce est un roman dévastateur, où l’injustice se heurte à la force de vie d’une héroïne lumineuse. »

———————————————
Marin Ledun – En douce
Editions Ombres noires
Paru le 24/08/2016
256 pages
ISBN : 9782081389847
18€
Disponible aux Champs Libres pour les Rennais

Quand le cerveau de Kennedy se perd au Mozambique…

Henning Mankell est un écrivain que je suis d’assez près. Je pense avoir lu la quasi totalité de sa série de polars mettant en scène le commissaire Kurt Wallander avec beaucoup de plaisir.
Le cerveau de Kennedy, une sorte de thriller hors série Kurt Wallander, m’a vraiment happée au début de sa lecture.

Publié en 2009 aux éditions du Seuil, ce roman est un voyage sur plusieurs continents : une universitaire suédoise, Louise Cantor, quitte son chantier de fouilles archéologiques en Grèce, rentre chez elle à Stockholm en Suède et découvre son fils mort. La police conclut rapidement à un suicide mais elle refuse d’y croire et commence à mener sa propre enquête. Une recherche qui la mènera par monts et par vaux de l’Australie à l’Espagne puis en Afrique au Mozambique. Une investigation familiale qui lui fera ouvrir les yeux sur son fils, et les secrets qu’il lui cachait.

Ce roman part un peu dans tous les sens et est sans doute à l’image de ce qu’une mère doit ressentir au décès d’un enfant. Elle découvre au fil de son enquête les secrets amoureux et complotistes d’un fils qu’elle pensait prodige ; elle jongle avec les relations compliquées et alambiquées qu’elle entretient avec le père de son fils et plus généralement avec les hommes de sa vie. Ces deux choses font de Louise Cantor une femme surprenante… et, avouons-le, assez agaçante.
Si les premiers chapitres qui font état de sa douleur de mère ayant perdu un enfant sont assez crédibles et touchants, son entêtement et sa naïveté persistante d’enquêtrice d’un nouveau jour la rendent tout à fait détestable au fur et à mesure du roman. Ses recherches aux dépens de toute rationnalité, ses voyages aux 4 coins du monde sans problème financier, ses prises de positions inconsidérées en Afrique sont autant de points hautement désarmants du roman.

Et pour autant, je l’ai lu jusqu’aux derniers mots, intriguée par cette anecdote du cerveau de Kennedy, qui, malheureusement, disparaît au fil des pages, l’auteur préférant aborder la question des ravages du Sida en Afrique et la compromission des labos pharmaceutiques. Plusieurs fois je me suis interrogée sur le fil conducteur de ce roman et la pertinence de tout ça…
Henning Mankell doit être en fait un grand manipulateur de littéraure : il aime à perdre son lecteur dans les méandres géographico-socio-psychologiques de Louise Cantor et de son fils décédé.
A la fin, on reste dubitatif (moi, en l’occurence). Le fils de Louise Cantor a-t-il été suicidé ? par qui ? pour quelles raisons ? Et elle, Louise Cantor, qu’a-t-elle gagné dans cette course effrénée de la vérité en 400 pages ? Quant au sida en Afrique, que veut donc nous dire Henning Mankell ?
Bref, à lire si vous aimez les romans alambiqués, où le complot règne en maître et où le cerveau de Kennedy répand ses petits morceaux de masse gélatineuse dans des circonvolutions littéraires assez floues…

—————————————————————————-
Henning MANKELL – Le cerveau de Kennedy
Traduit par : Rémi Cassaigne
Editions du Seuil – Collection Cadre vert
Date de parution 22/01/2009
22.30 €
400 pages
EAN 9782020865647
Disponible aux Champs Libres pour les Rennais