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Une vie de poupée

Une vie de poupée, mais pas une vie de princesse. Une poupée plutôt désarticulée, malmenée et violentée… Erik Axl Sund, cet auteur suédois qui en cache deux en vérité, offre une lecture bien sombre de ce que peut être la vie de jeunes filles dans le monde d’aujourd’hui.

Un polar sous-titré Mélancolie grise et qui fait partie de la nouvelle trilogie des deux comparses Jerker Eriksson et Håkan Axlander Sundquist : Mélancolie noire a démarré en 2015 par Les corps de verre et se poursuit donc avec Une vie de poupée sorti en janvier 2021.

Le premier chapitre s’ouvre en italique sur l’arrivée d’une jeune fille, mineure isolée, en Suède dans un camp de réfugiés et ça démarre mal : « Blottis-toi dans ton lit givré d’aiguilles de sapin, petite fille noire, si noire au-dehors et à l’intérieur, si froide et gelée que le noir t’engloutit tout entière. Tu es une putain et une meurtrière. » 

Elle, c’est Mercy. Elle a fui le Nigeria, en proie aux exactions islamistes et aux attaques par Boko Haram contre sa famille, chrétienne, et son père, homosexuel. Après un affreux périple à travers l’Europe, elle rejoint la Suède. Et finit par atterrir au Chaudron, un foyer pour jeunes filles abusées sexuellement. Elle va y rencontrer Nova, jeune suédoise, elle aussi à la dérive, victime d’abus et d’un maître-chanteur au sein de son cercle familial.  Nova et Mercy vont former un duo fusionnel et combatif « à la vie, à la mort, à la prostitution ! ». C’est le début d’une échappée sauvage et violente où elles n’ont plus rien à perdre. Elles rêvent de soleil et d’une vie à Sunset Beach en Californie… elles ne trouveront que violence, pornographie et désolation.

Derrière ce duo, Erik Axl Sund tisse un décor bien sombre et effrayant : celui de la pédo-pornographie et de la cybercriminalité. Autour du duo gravitent des personnages qui contribuent à nous plonger dans un univers désolant : Love Martisson, directeur du foyer et thérapeute, qui carbure aux anti-dépresseurs et aux somnifères ; Freja, cette jeune fille du foyer qui a disparu sans laisser de traces… ; Kevin Jonsson, policier solitaire à la Criminelle, spécialiste des méthodes de traque des pédophiles sur internet ; Tara, cette jeune fille retrouvée morte au pied de son immeuble et dont le suicide maquillé est le point de départ d’une enquête sur le Marionnettiste, prédateur sexuel qui sévit auprès de tout ce petit monde…

Une enquête glaçante où les personnages sont rattrapés par leur passé et où chaque fuite en avant se termine dans un abîme encore plus sordide… Une écriture incisive et morcelée,  par courts chapitres où l’on passe d’un personnage à l’autre ou d’une époque à l’autre. Cela rythme le récit mais il faut rester attentif pour suivre tous les détails et chaque histoire.
Des détails et des histoires qui peuvent parfois – souvent même – donner la nausée, tant ils sont crus, violents et cruels. Un polar à réserver aux âmes non sensibles assurément.

A éviter aussi si vous ne supportez pas les diatribes violentes contre les hommes ; ces derniers en prennent vraiment pour leur matricule dans ce roman :
« Ils sont responsables de neuf accidents de la route sur dix. Et ils aiment faire souffrir les animaux… Sur mille personnes qui aiment baiser avec d’autres espèces, par exemple des vaches, des chèvres, des chiots ou des petits poussins sans défense, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf sont des hommes, et la femme qui accepte de se faire enfiler par une bite de cheval y a été forcée par un homme. 
– Ils ont inventé les viols en réunion, les bombes atomiques et les chaises électriques. 
– Mais qu’est-ce sui leur a donc pris ? 
– Ils ont tellement confiance en eux-mêmes. Ils savent tout sur tout. Mais ua fond, ils ne sont qu’une grosse erreur, un raté de l’évolution. Oui, la seule chose positive chez eux, c’est que genre un milliard de fois par jour ils se tabassent ou se démolissent. Pourquoi ont-ils seulement le droit de vote ? 
– Tuer dix hommes choisis au hasard, c’est empêcher quarante-huit actes violents, dit-elle. Dont des meurtres et des abus sexuels sur enfants. Tous les hommes devraient, dès l’instant de leur naissance, être encouragés au suicide ». (p. 365) et (p.10)

A noter : ce roman peut être lu de façon tout à fait indépendante du premier opus de la trilogie, Les corps de verre. 

Résumé sur le site de l’éditeur :
Tara est retrouvée sans vie au pied d’un immeuble. Quelque chose ne colle pas dans la thèse du suicide par défenestration. Et qui peut bien être la personne qui avait donné rendez-vous à la jeune fille la veille ?
Le détective Kevin Jonsson doit trouver celui qui, sous le surnom du Marionnettiste, utilise plusieurs identités pour se procurer des vidéos et photographies d’adolescentes. L’enquête mène Jonsson au cœur d’un réseau de prostitution et de pédopornographie, tout en le confrontant aux terribles secrets de son propre passé. Très vite, il est sur la trace de Nova et Mercy qui, après s’être enfuies d’un foyer pour jeunes filles où une autre adolescente est portée disparue, sont désormais recherchées et traquées. Peut-être l’ont-elles toujours été… Une chose est sûre : privées de leur innocence depuis bien longtemps, elles n’ont plus rien à perdre.
Nouvel opus du duo star Erik Axl Sund, Une vie de poupée est une immersion glaçante dans les bas-fonds d’une Suède ténébreuse où se mêlent traite d’êtres humains et industrie de la pornographie. Mais où éclôt aussi l’histoire d’une très belle et indéfectible amitié, qui redonne espoir et foi en l’humanité.

Une vie de poupée : Mélancolie grise / Erik Axl SUND
Traduit du suédois par Rémi CASSAIGNE
Editeur : [Actes Sud] Littérature
Collection Actes noirs
Parution : Janvier 2021
416 pages
ISBN : 978-2-330-14373-2
Prix indicatif : 23.00€

 

L’Epidémie

A l’heure où chacun tente d’éliminer les excès des fêtes de fin d’année et où le spectre de la galette à la frangipane nous hante, L’épidémie, le roman d’Åsa Ericsdotter sonne comme un coup de semonce. Pas question de Covid ici, le titre est trompeur ! Mais plutôt de calories, de graisse et d’Indice de Masse Grasse dans ce polar suédois très étonnant. En épitaphe, rien de moins qu’une citation de Naomi Wolf, tirée de The Beauty Myth : « Dieting is the most political sedative in women’s history; a quietly mad population is a tractable one ». En français par la traductrice : Les régimes sont le sédatif le plus politique dans l’histoire de la femme ; une population malade est une population malléable.

Un polar qui tranche sévèrement avec l’esprit de Noël… Vous vouliez vous baffrer ? oubliez. Le prix du sucre a été multiplié par 3 et il devient difficile d’en trouver dans les magasins… Vous vouliez du beurre pour vos tartines du matin ? Fichu, les taxes ont été augmentées et cette mauvaise graisse est devenue un produit de luxe. Vous vouliez assister à la messe de minuit ? Raté, les églises sont devenus des sanctuaires du sport et du bien-être : « C’était typiquement américain de réussir à transformer le christianisme en des jingles commerciaux. Les prédicateurs télé le faisaient quotidiennement. Mais transformer le message chrétien en une méthode de régime ? ça ressemblait à une blague. » Et pourtant, c’est bien ce qui arrive dans les premiers chapitres de ce polar sauce suédoise allégée.

A la tête de ce programme d’amincissement et d’assainissement national, le charismatique Premier ministre Johan Svärd. Fasciné par les prédicateurs américains, il s’inspire de leurs méthodes pour mettre au régime la Suède : « Dans la théologie d’O’Brien, la pénitence était la même chose que le régime. Moins on mangeait, plus Dieu était satisfait. Chaque kilo perdu était un pas de plus vers la rédemption. La porte du paradis est assez large pour une personne, dit O’Brien. Si tu es large comme deux personnes, tu ne passeras pas la porte. »

Un discours hygiéniste qui se traduit par des décisions de plus en plus totalitaires. L’obésité devient un fléau voire un danger pour l’économie et le pays. Les maladies cardio-vasculaires coûtent trop cher et il faut les éradiquer. La solution ? Les estomacs sont réduits par chirurgie bariatrique à tour de bras, les convocations pour « séminaires de régimes » sont légions et un emploi ou un appartement ne tient plus à vos compétences ou vos capacités de paiement mais bien à votre Indice de Masse Corporelle : « Elle n’arrivait toujours pas à comprendre comment le Parti de la santé avait pu mettre en place une telle loi sur l’embauche. Des licenciements en fonction du poids des employés. C’était une pure folie. 
Tous les fonctionnaires avec un IMGM supérieur à 42 avaient trois semaines pour perdre du poids. Trois visites gratuites chez un nutritionniste diplômé et deux semaines de médication subventionnée ou de soins. Si on réussissait, on avait le droit de garder son poste. Si on échouait, on devait le quitter. » 

La grossophobie est enclenchée et les obèses sont devenus des obstacles au rayonnement de la nation. Le peuple suédois se laisse faire bon an mal an et accepte ce régime, au sens strict du terme, totalitaire. Le Parti de la Santé vise un idéal de pays sans matière grasse. Les « porcs » doivent disparaître. Et s’infiltre tout doucement, au fil des pages, le totalitarisme le plus dangereux et meurtrier. Comme un relent de nazisme que la Suède aurait mal digéré…

Les protagonistes subissent de plein fouet les décisions du Parti de la santé : l’anti-héros Landon Thomson-Jaeger, un jeune universitaire, assiste impuissant à l’anorexie morbide et mortel de sa fiancée ;  Héléna, elle, a fui Stockholm pour s’isoler à la campagne quand sa fille a été détectée par l’école comme étant en surpoids et inscrite dans une classe spéciale ; Gloria, une universitaire brillante est mise au ban en raison de son poids. Passée la phase de sidération et de culpabilité, elle décide de mener l’enquête : « Le problème venait peut-être du pays lui-même ? la célèbre modération suédoise. La fiabilité vaniteuse de Volvo. Le minimalisme médiocre d’Ikea. Qui d’autre qu’un Suédois pourrait transformer ça en une vertu dans laquelle se lover ? »

Ecrit en 2016, ce roman n’a donc rien à voir avec l’épidémie actuelle. Åsa Ericsdotter a écrit ce premier polar pour dénoncer la discrimination contre les personnes en surpoids. Cette poétesse, née en 1981 à Uppsala et qui a écrit son premier roman à l’âge de 17 ans, nous plonge dans une satire sociale de haut vol. C’est son premier roman à paraître en France.

Totalitarisme, populisme et relent de nazisme : ce polar a tout pour déplaire à vos estomacs. Ce thriller politique est profondément glaçant et perturbant. Cette chasse aux gros, comme une chasse aux sorcières, rappelle de sombres heures. Les trains se sont transformés en bétaillères et les camps de concentration sont devenus des abattoirs ou des fermes abandonnées. Mais le processus est le même. Et seule la mort attend les « pointés du doigt ». Un fascisme du fitness et de la nutrition puissance XXL. Une dystopie éminemment cauchemardesque. A éviter si vous venez de manger…

Résumé sur le site de l’éditeur :

Le charismatique Premier ministre Johan Svärd n’a qu’un seul objectif en tête : faire de la Suède le pays le plus sain d’Europe. Et le plus mince. Sa promesse de campagne repose sur une idée précise. Il veut éradiquer l’obésité, considérée comme une maladie et une menace pour l’économie.

Les églises se transforment peu à peu en centres de sport, les régimes extrêmes et les opérations chirurgicales se multiplient, et tous ceux dont l’indice de masse corporelle dépasse un certain seuil sont licenciés et expulsés de leur logement. Mais, à l’approche des nouvelles élections, le chef du gouvernement perd patience. Les “porcs”, comme il les surnomme, restent encore trop nombreux et continuent de mettre en péril l’avenir de la nation. S’inspirant des pages les plus sombres de notre histoire, il décide alors de passer à la vitesse supérieure et de mettre son plan à exécution…

Landon Thomson-Jaeger, un jeune chercheur, comprend très vite le danger qui menace la population, mais lorsque sa voisine, Helena, disparaît subitement, il découvre que la situation est bien pire que ce qu’il pouvait imaginer.

L’Épidémie est le roman glaçant du basculement vers le totalitarisme, annoncé par le nuage noir du populisme qui assombrit le ciel de notre humanité.

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L’Epidémie / Åsa Ericsdotter
Actes Sud, collection Actes noirs
Parution : mars 2020
432 pages
traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy
ISBN : 978-2-330-13295-8
23.00€

Conte d’exploitation

Conte d’exploitation de Dominique Sigaud est un court polar dans lequel j’ai eu du mal à rentrer à cause de l’écriture. Mais une fois qu’on y arrive, le propos est prenant et on engloutit vite les 213 pages.

Il faut dire que le personnage est attachant et que son combat contre son nouveau directeur et ses méthodes de management dignes des plus grands pervers narcissiques [toute ressemblance… blablabla…] est assez intéressant.

« J’étais très exactement placée face au viseur. Je l’ai vu se lever, contourner son bureau. J’étais Mowgli, il était Kaa le python. Son regard ne lâchait pas le mien. Ses petites lèvres étroites avaient presque entièrement disparu. Il s’est arrêté, a bruyamment écrasé sa main droite sur le coin du bureau, au dernier moment j’ai maîtrisé mon sursaut. » (p. 158)

Régine Partouche est commissaire au fameux 36 Quai des Orfèvres. Dans 15 jours, elle fêtera son Jubilé. Mais l’heure n’est pas à la fête en ce lundi matin. Elle doit aller se rendre à la PJ. Une PJ remaniée par Pucheu, le nouveau directeur, fan du management nouvelle génération. Qui casse les équipes et brisent les liens sous prétexte de rentabilité et d’efficacité.
Qui plus est, la Brigade a deux affaires à régler. Le meurtre d’une artiste-peintre dans le 11è arrondissement est confiée à Régine. En effet, l’autre affaire la touche de loin : un travesti brésilien a été retrouvé mort dans une poubelle devant la librairie de Georges, mari de Régine.

Les deux enquêtes vont avancer en parallèle, au gré des humeurs et des états d’âme de la commissaire. Au gré aussi de ses ronds de jambe savamment agencés pour contourner le très hiérarchique Pucheu.

Au gré enfin de cette écriture si particulière qui peut être vraiment déroutante au début du roman. Accumulation de phrases nominatives. Pas de verbe, pas de liant. Une sensation de lecture en apnée, sans remontée(s) à la surface pour respirer.

« Lunae dies dehors, peuple récalcitrant, métro, voitures, temps de novembre, bureau. A nouveau un café au distributeur vital, indispensable, de l’étage, mais cappucino. Retour à mon bureau, gobelet en main. Lecture du brief déposé avant mon arrivée pour la réunion de service obligatoire du lundi matin : affaires en cours et cadavres du week-end. Photos des visages et des corps. Avant, après. » (p. 15)

Et puis, cette façon si particulière de faire parler à soi-même le personnage, du moins, ses propres pensées sur l’instant en cours : « Je suis écrasée dans mon fauteuil. Loup oméga, ma pauvre Régine. Pour goûter à la carcasse, tu repasseras. Je suis écrasée dans mon fauteuil. Ce type sait exactement ce qu’il fait. Erreur : ce qu’il me fait. Il a raison. Je ne suis pas de taille. Trop de couscous poisson et pas assez de rottweiler dans mes gènes. » (p.103)

Au final, les méchants gagneront un peu, Pucheu trouvera un loup Alpha bien caché derrière son oméga et la commissaire Partouche fêtera finalement ses 50 ans. On ne sait s’il y aura une suite. Mais, en attendant, on va lire le 1er opus des aventures de cette commissaire étonnante, L’inconfort des ordures, sorti en 2007, chez Seuil.

Résumé sur le site de l’éditeur : 
Lundi matin, réveil difficile pour la commissaire Régine Partouche : la réunion avec Pucheu, son supérieur, lui donne envie de rester au lit… La nouvelle politique de management a causé des dégâts au sein des équipes.
L’ambiance est au flicage…
Elle avait d’ailleurs raison de redouter la réunion : Pucheu lui apprend qu’un travesti brésilien a été retrouvé mort devant la librairie de son mari. Pur hasard ou volonté de la viser ? Les faits lui rappellent une affaire résolue trois ans plus tôt, mais Pucheu confie l’enquête à l’inspecteur Darnando, le mouchard… et éloigne la commissaire en la chargeant d’une autre affaire, l’assassinat d’une peintre, Hortense Majera. Partouche va mener les deux enquêtes de front. La première, l’officieuse, avec l’aide de ses anciens collaborateurs, la conduit sur la piste d’un lupanar. La seconde, l’officielle, menée avec sa nouvelle équipe composée d’“hommes de Pucheu”, lui fait découvrir l’univers de la peintre Majera, une femme de convictions, et son dernier commanditaire, un industriel aussi froid que retors.
Politiquement en guerre contre les nouveaux usages du pouvoir, Régine Partouche tente de contrer sa hiérarchie grâce aux préceptes de L’Art de la guerre et aux conseils avisés de sa psychanalyste. Sera-t-elle de taille face à des adversaires de plus en plus clairement décomplexés ?

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Conte d’exploitation / Dominique SIGAUD
Actes sud – Collection Actes noirs
ISBN : 978-2-7427-9512-3
Parution : février 2011
213 pages

La fragilité des corps

Un polar lent mais efficace sur les bas-fonds de l’Argentine perdue entre exploitation de la misère et corruption. Voilà le fil rouge de La fragilité des corps de Sergio Olguín. Ce dernier, né à Buenos Aires en 1967, est journaliste culturel et romancier. Il a publié plusieurs romans, tous inédits en France, à l’exception d’un ouvrage pour la jeunesse : Une équipe de rêve (Seuil, 2006) où l’on retrouve le football et les bidonvilles.

Veronica Rosenthal est une journaliste au caractère trempé et tenace. Son père est un magistrat de renom et elle évolue dans les sphères branchées de Buenos Aires. Mais un fait divers attise sa curiosité : le suicide d’un conducteur de trains qui laisse une lettre d’adieu ambigüe évoquant des enfants déterminés à se faire happer par les locomotives. Epaulée par un junkie sur la voie de la rédemption, Veronica mène son enquête jusqu’au coeur des bidonvilles. Où la corruption règne en maître et où les vies de ces gamins qui n’ont que le football en tête ne valent pas plus qu’une cannette de coca.

Un polar lent mais efficace. Une plongée dans la corruption argentine où les puissants sont de bons vieux méchants. Un travail approfondi sur le mal-être des cheminots confrontés au suicide sur voie. Une violence à la fois sourde et mécanique, un peu trash quand l’auteur évoque les corps démembrés sur les rails.
Les scènes de sexe façon 50 nuances de gris entre Veronica et le cheminot m’ont semblé superflues. Mais il semblerait que cela devienne monnaie courante dans les polars actuellement…

Résumé sur le site de l’éditeur :
La journaliste Verónica Rosenthal semble tout droit sortie d’une sitcom argentine : trente ans, belle, riche, aimant les after, le bourbon et les hommes. Elle a beaucoup d’amies aux aphorismes éloquents : “Il y a pas de marge de manoeuvre avec les mecs mariés. Ils sont comme des livres de la bibliothèque municipale : un de ces quatre, même si tu les adores, t’es obligée de les rendre.”
Sa curiosité est piquée par un banal fait divers : un conducteur de train s’est donné la mort, laissant une lettre aux termes ambigus. Il y confesse quatre accidents mortels sur la voie ferrée tout en avouant sa détermination à tuer. Quand pour la justice l’affaire est close, pour Verónica commence l’enquête, qui la conduit à mille lieues de son quotidien feutré : la banlieue, les favelas, et de frustes cheminots hantés par le souvenir de corps percutés sur la voie.
Avec l’aide d’un junkie en voie de rédemption et de deux gamins des rues prêts à tout pour une canette de Coca, elle affronte le monde violent et pervers des paris clandestins macabres où de jeunes garçons risquent leur vie sur les rails afin de divertir les puissants.
Chairs tendres broyées sous des tonnes d’acier, ou muscles bandés d’adultes consentants aux désirs furieux : la résolution de l’enquête est dans les liens profonds qui unissent les corps, le désir et la mort.

La fragilité des corps / SERGIO OLGUIN – traduit de l’espagnol (Argentine) par Amandine PY
Titre original : La fragilidad de los cuerpos
[Actes Sud] Littérature – collection Actes noirs
Novembre 2015
384 pages
ISBN 978-2-330-05611-7
prix indicatif : 23, 00€

La glace et le sel

Vampire, vous avez dit vampire ? José Luis Zárate rend hommage à Bram Stocker et à son célèbre suceur de sang dans son court roman La glace et le sel.

Souvenez-vous de Dracula, le roman de Bram Stocker ! Quand Dracula arrive à Londres, l’écrivain évoque brièvement l’arrivée inattendue et étrange du Déméter, navire russe. Il ne reste plus à son bord que le capitaine, mort attaché à son gouvernail, un crucifix à la main droite.

José Luis Zárate se saisit de ce détail du récit de Bram Stocker pour écrire La glace et le sel. Son roman raconte ce qui s’est passé sur ce bateau transportant des caisses de terre depuis la Transylvannie. Le récit est subtilement angoissant. Le huit-clos d’un vieux navire en pleine mer subissant les affronts de l’océan est éminemment oppressant. Le capitaine relate dans son journal les disparitions successives et mystérieuses de ses matelots. Temps, solitude, promiscuité, folie naissante, possession des âmes et des corps : les chapitres se suivent et happent le lecteur dans une étrange fantasmagorie.
La sensualité présente dans le Dracula de Coppola est aussi présente ici. Le capitaine lutte contre ses fantasmes marins et son homosexualité (fort décriée en ces temps un peu obscurs). Il s’interroge sur sa monstruosité, en miroir à celle du vampire. Une réflexion approfondie sur le désir et la rédemption du capitaine qui tue ses pulsions en affrontant le monstre qui gît dans les entrailles de son propre navire.

Un roman haletant quand on est fan de vampires. Un roman qui appelle à découvrir cet auteur mexicain, pionnier des littératures fantastiques au Mexique.

Résumé sur le site de l’éditeur :
Le Déméter entre dans le port de Whitby en pleine tempête. À bord du navire sans équipage, le capitaine gît, sans vie, attaché au gouvernail tandis que, dans la cale, dorment de mystérieuses caisses pleines de terre. C’est ainsi que Dracula, dans le roman de Bram Stoker, arrive à Londres.
À partir des quelques lignes retrouvées dans la poche du capitaine, José Luis Zárate reconstruit la tragédie de la traversée.
La brûlure du soleil, la morsure du sel, la promiscuité exacerbent les sensations. Le capitaine, rongé de désir, rêve de goûter à la peau et au corps de ses hommes. Le vampire boit leur sang, mais le désir est une soif que rien n’étanche. Du pont à la cale, des appétits refoulés à la jouissance sans entraves, José Luis Zárate revisite brillamment la figure du vampire, cette insatiable machine désirante.

La glace et le sel – José Luis ZARATE
Titre original : La ruta del hielo y la sal (1988), traduction de Sébastien RUTES, illustration de Mark OWEN
Editeur : Actes Sud collection Exofictions (2017)
176 pages
15,80€