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La bête

Il est australien, pèse la bagatelle de 500 kilos, court aussi vite qu’un taureau de corrida, est reconnaissable à la rayure blanche qui zèbre ses soies noires et à sa défense gauche plus longue et plus acérée que la droite. Lui, c’est un cochon retourné à l’état sauvage, un cochon féral dans le lexique du bush australien, La bête pour le traducteur de Kenneth Cook.

Direction la région d’Adalone dans la Nouvelle Galles du Sud en Australie. Les éleveurs sont confrontés à des hordes de cochons sauvages qui déciment leurs troupeaux. Parmi ces cochons sauvages, on en trouve un, le « Roi de la savane » : « La bête était acculée à la muraille, face aux chiens. Pour la première fois, les hommes la voyaient distinctement. C’était un énorme sanglier de plus d’un mètre au garrot. Debout, il aurait avoisiné les deux mètres. Il était couvert de longues soies d’un noir intense, à l’exception d’une raie blanche qui partait de son oreille gauche, descendait sur le côté de sa hure jusqu’à son groin pour s’arrêter à sa défense. Côté gauche, sa défense faisait au moins vingt centimètres tandis que la droite était plus courte de trois ou quatre centimètres. Sa gueule baveuse et ses mâchoires maculées d’écume lui donnaient une apparence grotesque. La rayure blanche et la longueur inégale des défenses ajoutaient à la bête une touche repoussante, presque obscène. » (p.11)

Ce cochon-sanglier est devenu affreusement méchant… il piétine les chiens-molosses, éventre les chevaux, s’évade avec perte et fracas des tentatives d’encerclement menées par les fermiers.
C’est alors qu’intervient Alan Treval du National Departement of Conservation. Il arpente le bush australien pour étudier les animaux marrons du territoire. Un cochon marron ou féral, apprend-on, est un cochon domestique relâché dans la nature ou qui s’est échappé de son enclos et qui de fait retourne partiellement ou complètement à l’état sauvage. Il débarque chez Tom Robbins, fermier dont les terres sont des concessions que l’Etat souhaite récupérer et transformer en parc national. Mais auparavant, Alan Treval est missionné pour des recherches sur les cochons ensauvagés et le meilleur moyen de les supprimer. Accompagné de son fils, le garde forestier s’installe à proximité des marais et commence son étude, non sans compter fleurette à Anne Robbins, la belle-fille du propriétaire terrien.
Et il suffit d’un piège à cochons pour que Treval et son fils fassent connaissance avec le sanglier monstrueux. Un cochon rusé et qui fait preuve d’une cruauté impitoyable. S’engage alors une traque mi-animale mi-humaine où la rage n’émane pas forcément du bipède. Une traque à la vie à la mort où les humains devront faire preuve d’ingéniosité pour tenter de vaincre ce cochon peu amène.
Treval, écologiste dans l’âme et scientifique de formation, refuse toute forme d’anthropomorphisme vis-à-vis de ce cochon hors-norme : « Je ne pense pas qu’un cochon soit venu sauver les autres. Ce qui a pu se passer, et je dis bien « a pu », c’est  un autre genre de scénario : un gros cochon sauvage est entré en force dans le piège, attiré par les carcasses. Il a détruit le grillage, créant un trou par lequel les autres cochons sont sortis. Ce qui ne veut pas du tout  dire qu’il ait volontairement pratiqué ce trou pour libérer ses congénères. » (p. 73)

Au fil des pages, Treval passe d’une capture éventuelle pour étudier ce cochon féral à une volonté de débarrasser les marais de ce cochon-tueur :
 » – Bien sûr que ce bâtard se venge ! éructa Robbins. Je l’ai regardé bien en face, l’enfoiré, et je vous le dis : j’ai vu de la haine. Ce n’est pas un cochon comme les autres ! » (p. 217)

Et Kenneth Cook va s’amuser durant tout le roman à transformer le duel de Treval et du cochon XXL en jeu du chat et de la souris dans le grand bush australien… Mêlant écologie et suspense, La bête est un vrai page-turner ! Il faut bien avouer que ce cochon rappelle furieusement le sanglier meurtrier du film d’horreur australien Razorback, sorti en 1984. Et on se demande vraiment comment cette traque à la bête du Gévaudan australien va finir.

D’ailleurs, la couverture du roman australien est bien plus explicite que celle de l’éditeur français !
Un drôle de thriller écrit par Kenneth Cook, cet écrivain-journaliste-réalisateur-scénariste considéré comme l’un des principaux écrivains australiens contemporains. Ce roman fut publié en 1980 sous le titre Pig mais il n’a pas pris une ride ! Et il faut remercier les éditions Autrement qu’ils l’ont fait traduire en français en 2014 seulement… Et si la thématique animale vous plaît, l’auteur est assez prolifique sur les animaux autochtones australiens ! Koalas, kangourous, wombats ont la part belle dans ses romans. De quoi découvrir l’Australie en restant dans le fond de son canapé !

Résumé sur le site de l’éditeur :

« J’ai quand même entendu dire que le cochon est un animal intelligent.
– C’est une simple formule. Tu ne mesures pas les implications de ton scénario quand tu parles d’un cochon qui vient libérer d’autres cochons. Ça signifie qu’un cochon devrait venir devant l’enclos, analyser un problème totalement étranger à son univers, concevoir une solution, puis agir selon une motivation précise : la libération d’autres cochons, pour des raisons qui lui seraient propres. Et ça, mon garçon, c’est juste impossible. »

Il pèse une demi-tonne, mais court à la vitesse d’un léopard. Ses yeux rouges, sa raie de poils blancs et ses défenses monstrueuses semblent tout droit surgis d’un cauchemar d’enfant. Son intelligence et sa ruse sèment la terreur parmi les fermiers. Alan Treval, écologiste intrépide, et son fils Michael partent sur les traces de l’animal le plus diabolique d’Australie… ou serait-ce le contraire ?

La Bête / Kenneth Cook
Traduction : Pierre Brévignon
Editions Autrement  / Collection Littératures
Paru le 12/02/2014
272 pages
ISBN : 9782746715837
19,00€

La nature des choses

L’Australie est décidément un espace littéraire où il ne fait pas bon vivre… La nature des choses, de Charlotte Wood, tout comme Cul-de-sac, fait partie de ces romans oppressants pour lesquels on est ravis quand arrive le moment de tourner la dernière page.

Un roman noir sous la chaleur implacable du bush australien. Dix femmes sont enfermées dans un camp sous la houlette de trois geôliers. Droguées, enchaînées aux travaux forcés, on ne sait pas bien pourquoi elles sont là. On le devine au fur et à mesure, comme un pamphlet contre la misogynie : elles auraient fait la une des médias à cause de scandales sexuels. Mais coupables ou victimes, la sanction est la même : le camp.

Le roman évoque principalement deux femmes (les plus fortes têtes ?) : Yolanda et Verla. Elles sont sales, ne mangent pas à leur faim, leurs corps puent, et elles doivent lutter pour leur survie. Jusqu’à en devenir sauvages et animales.

Un huit-clos dérangeant à la sauce Margaret Atwood. Où la fable devient parabole de la condition féminine dans la société actuelle. L’auteur se serait inspirée d’un « fait divers » pour érire son roman (les pratiques épouvantables dans une prison pour adolescentes, la « Hay Institution » qui a fermé ses portes en 1974). Et la fin du livre n’offre aucune réponse ni espoir. C’est frustrant mais c’est ainsi.

Le résumé sur le site de l’éditeur :
Droguées et kidnappées, dix jeunes femmes se réveillent prisonnières dans une ancienne ferme isolée en plein désert australien. Le crâne rasé, vêtues d’habits étranges, enchaînées, elles sont surveillées par trois geôliers, vicieux et imprévisibles, embauchés par une mystérieuse agence. Un jour, la nourriture vient à manquer. Pour elles comme pour eux. Et les proies se changent en prédatrices.

Charlotte WOOD – La nature des choses (traduit par Sabine Porte – titre original : The Natural Way of Things)
Editions Le Masque (2017)
288 pages – 20,90€