Archives du mot-clé Hugo Thriller

Douve

Voilà un roman qui vous plongera dans les méandres sapineux d’un village français englué dans sa sauvagerie… Douve est le premier thriller de Victor Guilbert. Et tous les ingrédients sont réunis pour vous faire frissonner.

Douve n’est clairement pas la destination de rêve pour des vacances : « Rien ne colle dans ce village. Il sent le conifère moite et la désolation, mais son maire est un jeune cadre dynamique et l’unique bar est tenu par un type qui a la carrure pour faire des cocktails au Ritz. » (p. 106)
Et pourtant, c’est bien là que l’inspecteur Hugo Boloren, Brigade Criminelle de Paris, se rend pour la semaine de vacances printanières qu’il a enfin décidé de poser. Drôle d’idée ? pas tant que ça. Ce village, il le connaît bien. Il paraît même, d’après son père, qu’il l’aurait dans les veines…

Bien décidé à comprendre ce que cette phrase veut dire, Hugo se rend donc au bout de cette route sans issue, sur les traces de ses parents, lui flic, elle journaliste et écrivain. Le couple avait en effet posé ses valises à Douve le temps d’une enquête sordide il y a quarante ans. Aujourd’hui, le père est mort, la mère a la maladie d’Alzheimer et il ne reste plus à Hugo que son flair d’inspecteur et L’Evadé, le livre écrit par sa mère sur ce meurtre au village, pour comprendre pourquoi Douve lui coule dans les veines.

Une plongée inquiétante dans un village moribond peuplé de personnages aussi saugrenus les uns que les autres. Il y a la tenancière mal-aimable de l’auberge des Trois Sapins et son neveu Maurice, gérant de l’unique hôtel de Douve qui manie l’hospitalité comme les cocktails : « On les repère tout de suite, les professionnels du shaker, comme les vieilles danseuses. Il a officié dans les bars chics avant d’atterrir ici. Il a la prestance, le mouvement, le scintillement dans l’œil qui sert. On croirait qu’il va ingurgiter un breuvage merveilleux alors que c’est le même désastre pour le foie que dans n’importe quel rade. » (p. 51)
On trouve aussi Benjamin Chebot, le jeune maire du village, graphiste freelance, venu par amour, resté par amitié ; Mathilde, la jolie étudiante en droit, qui assure la survie de Douves en tenant l’épicerie ; Félicité et Grace Baldwin, les doyennes jumelles de Douve, anarchistes et au sens de la répartie élevé. Et puis, il y a le village, qui semble avoir sa propre vie et incarner à lui seul un personnage : « L’air est plus humide, plus froid. Les sapins ont peut-être moins d’aiguilles, ou alors c’est la route trop droite dans l’ambiance grisâtre qui donne l’impression de foncer dans des limbes. La luminosité ambiante ne correspond à aucune heure de la journée, ce n’est ni de l’aube ni du crépuscule, plutôt une longue lueur baveuse informe. Comme si le jour et la nuit avaient été des couleurs mélangées sur une palette de peintre. Un sale mélange ». (p. 49)

Ce freak show va créer quelques remous et mettre des bâtons dans les roues du jeune inspecteur. Mais Hugo est un fin limier, drogué au chocolat et à la bière locale et qui fonctionne à l’instinct en suivant « sa petite bille ». Il va détricoter un à un les fils de la pelote inextricable de ce village maudit. Avec un léger cynisme et une désinvolture où l’humour fait sourire le lecteur malgré la noirceur de l’aventure. « Quitte ou Douve » (p. 61) comme dirait le maire du village ! Hugo décide de rester jusqu’à faire la lumière sur les phénomènes étranges qui se déroulent depuis son arrivée…

Trois cent pages qui se lisent d’une traite ou presque. Un mystère qui s’épaissit au fil des pages et des personnages, au fil des alternances entre passé et présent, entre extraits du livre maternel L’Evadé et aventures rocailleuses de l’inspecteur Boloren. Une certaine lenteur tout de même emplit le roman, comme si la forêt et ses sapins empêchaient le temps de se dérouler normalement…

Résumé sur le site de l’éditeur :

 » Le gamin a Douve dans les veines. »
Cette phrase, prononcée par son père quand il n’était encore qu’un enfant, l’inspecteur Hugo Boloren ne l’a jamais oubliée. Alors quand il apprend qu’un meurtre a eu lieu à Douve, il y voit un signe. Son père est mort, l’Alzheimer a dilué les souvenirs de sa mère ; c’est sa dernière chance de comprendre en quoi ce village perdu au milieu d’une forêt de sapins lui coule dans les veines.
Tout ce qu’il sait, c’est que son père, policier lui aussi, a été envoyé à Douve il y a quarante ans pour enquêter sur la fuite médiatisée d’un Islandais accusé de meurtre, et que sa mère, journaliste, l’a accompagné pour écrire un livre sur l’affaire.
Que s’est-il passé là-bas et pourquoi ont-ils toujours refusé d’en parler ?
Armé du livre écrit par sa mère, Hugo Boloren va plonger dans ce village peuplé d’habitants étranges, tous unis par un mystère qui semble les hanter. Au fil de son enquête, une question va bientôt s’imposer : et si le meurtre qui a récemment secoué le village était lié au séjour de ses parents, quarante ans plus tôt ?

Douve / Victor Guilbert
Editeur Hugo & cie
Collection : Hugo Thriller
Parution : 7 Janvier 2021
ISBN papier : 9782755685831
298 p.
19,95 € / 9,99€ (ebook)

Crow

L’Alaska est un pays sauvage et d’êtres sauvages : famille d’ours mal léchés, meute de loups affamés, orignal voyeur et panoplie d’hommes attisés par le goût de la chasse, du sang et de la vengeance. Un joli mélange pour un page-turner efficace. Crow est un thriller idéal pour se changer les idées durant un week-end confiné et couvre-feu[tré] de janvier.

Crow, c’est le 2è opus de la série Hunter écrite par Roy Braverman. Souvenez-vous, je vous avais parlé de Freeman il y a quelques temps. Adieu Louisiane, bonjour Alaska pour un roman qui applique tous les codes du « nature writing », là où le territoire prend la place même d’un personnage. L’Alaska donc, ses contrées et montagnes sauvages, ses autochtones un peu rugueux, sa faune dangereuse et son climat peu hospitalier.

Mais Roy Braverman s’amuse quand même à corrompre les codes. Les femmes du roman ont un rôle à jouer. C’est une shérif, Sarah Malkovich, qui tient les rênes du comté et qui va faire appel à une trappeuse, Longhorn Sally, pour réguler la sauvagerie d’une meute de loups et d’une ourse qui a goûté à la chair humaine.

« – Pourquoi elle ? 
– Parce que c’est une « elle », justement. Un peu moins de testostérone dans cette traque nous évitera peut-être de nous retrouver avec cinq descentes de lit sans même être sûres qu’une seule soit la bonne. » (p. 78)

Le tout sur fond de chasse à l’homme où la proie devient chasseur, où le traqué devient prédateur et où les victimes ne sont pas si innocentes. Une galerie de personnages : de Groove à Cage, l’agent du FBI gay en passant par Crow et Hunter, le duo en fuite sorti de Hunter, le 1er opus. On croisera aussi Mardiros, le collecteur de dettes arménien (qui poursuivra sa route en Louisiane dans Freeman) ou encore Delesteros, la flic placardisée dans une banlieue de Detroit, surnommée Fiasco par ses collègues mais appelée à la rescousse pour pister Hunter.

L’auteur dénonce au fil des chapitres courts et incisifs les préjugés contre les femmes qui ont du pouvoir (et ne se laissent pas faire comme la shérif Malkovich) ou contre les homosexuels. Et le portrait brossé des autochtones des Brooks Mountains du nord de l’Alaska n’est guère flatteur… Une plongée sans finesse dans ce 49è état peuplé de rednecks à la gâchette facile, où la chasse à l’animal ou à l’homme est une religion de premier plan.

Personne, absolument personne n’en sort indemne. Et il vous faudra dévorer les 365 pages pour connaître le mot de la fin. Un chiffre en dollars savamment calculé par un arménien.

Résumé sur le site de l’éditeur :
Des déserts arides du Mojave jusqu’aux Brooks Mountains dans le nord de l’Alaska, du pays des crotales au territoire des ours et des loups, une chasse à l’homme haletante et sans pitié. Traqueur ou traqué, homme ou femme, prédateur ou victime, peu importe : le système ne pardonne jamais. Surtout pas aux innocents !

————————————————————

Crow / Roy Braverman
Editeur : Hugo Roman
Collection : Hugo Thriller
Date de sortie : 14 mars 2019
Pages : 364
ISBN : 9782755640830
Prix : 19,95 €

Freeman

Freeman de Roy Braverman est un (gros) thriller/polar, qui se lit d’une traite. 520 pages pour une plongée passionnante dans la Louisiane post-Katrina.

Direction le sud des Etats-Unis et la ville de Patterson en Louisiane : ses meurtres sordides d’ado black, ses alligators affamés de chair humaine, son bayou dégoulinant, ses ouragans dévastateurs, sa violence sourde et poisseuse, ses deux millions de dollars volés chez le chef de la pègre locale, ses flics intègres et puis les autres, mafieux et corrompus. Et ses cocktails, saupoudrés dans certains chapitres, qui mettent l’eau à la bouche. Freeman, c’est tout ça à la fois, c’est un peu le pendant littéraire de la série Treme (les meurtres en plus et la joie de vivre en moins).

Et dès le premier chapitre, intitulé L’oeil du cyclone, vous êtes plongés en plein cataclysme : « L’ouragan se déchaîne. Les bourrasques défoncent et emportent jusque sous le ciel noir tout ce qu’elles déchirent. Les traits de pluie, glacés et violents, fouettés par le vent, le cinglent comme autant de lanières. La pelouse est jonchée de projectiles hétéroclites qui retombent lourdement du ciel. Il pleut des barques, des barbecues, des poubelles. Des lampadaires. Des remorques. Tout ce que l’ouragan arrache sur l’autre rive du bayou Teche, il le crache sur cette pelouse. » (p. 5)

L’intrigue ? Deux flics que tout oppose ou presque sont obligés de travailler ensemble sur le viol et le meurtre d’un jeune garçon noir. Mais ces deux flics mènent aussi des quêtes personnelles : Doug Howard cherche son petit frère disparu, Zach Beauregard veille sur sa femme malade et en fin de vie. Et si ces deux personnages sont somme toute assez sympathiques au demeurant, le portrait brossé de la police du coin est assez peu reluisant :

« – Il n’y a plus de police, Louise. La police a depuis longtemps glissé dans le monde des voyous. Ça marche par arrangements, par corruptions, par rapports de force. Entre les voyous et nous, ce n’est pas l’ordre et la justice contre le crime et l’illégalité, ce sont juste deux équipes sauvagement adverses qui pratiquent le même sport. Nous jouons dans le même championnat morbide et cynique qu’eux. Nous ne cherchons plus à les éradiquer. Juste à compter les points.
– Curieux jugement pour un flic ! 

– Louise, à l’origine la police était là pour protéger les habitants de la Cité. Aujourd’hui, elle est là pour protéger la Cité contre ses habitants. Elle n’est plus au service des gens, c’est fini, elle est au service du système. La seule mission de la police, c’est de maintenir le système? Par la force et la répression. La police est devenue le bras armé du système pour en assurer la survie. Et tout ne va faire qu’empirer… ». (pp.143-144)

On trouve aussi Freeman, l’enquêteur dont la fille Louise avait été kidnappée (dans les précédents romans de la trilogie – dont j’ignorais l’existence et que je n’avais donc point lus). Et un personnage atypique (qui distille la petite pointe d’humour du roman) : Mardiros, le collecteur de dettes arménien. Ensemble, ils auront quelques démêlés financiers avec Sobchak, le parrain de la pègre locale.

Enfin, vous croiserez de nombreux autochtones peu conciliants : « C’est en se retournant pour voir à quoi d’autre s’attendre qu’il aperçoit l’alligator. Un monstre de quatre bons mètres. Trois cent cinquante kilos de fausse pesanteur préhistorique. Caparaçonné d’une armure d’écailles cornées et de plaques osseuses. Le crâne incrusté de coquillages. La plus puissante mâchoire sur Terre. Quinze fois celle d’un rottweiler. » (p.6)


Bayou (by orientalizing – Creative Commons Flickr)

Mais la véritable héroïne du roman au fond, c’est la Louisiane et pas forcément sous son meilleur jour non plus. Roy Braverman en dresse un portrait  où les clichés touristiques volent en éclat : 

« Dans la chaleur de la nuit, le quartier français est abandonné aux touristes noctambules qui y déambulent et braillent en bandes, trop heureux de s’y encanailler. La ville et la pègre leur offrent l’ivresse des cuivres du jazz de Bourbon Street, du fumet des crabes bleus bouillis et des huîtres Rockfeller cuites au gros sel avec des épinards. […] Mais dans l’étouffoir du jour, le quartier revient à ses âmes damnées dans les relents de la nuit. Les recoins puent l’urine et les vomissures, que des noirs ou des dos mouillés rincent avec nonchalance d’une eau bleue et savonneuse. Des chats borgnes, maigres et pelés, jaillissent de trous d’ombres noires et volent au passage les restes de salami d’un muffuletta piétiné que des chiens faméliques leur disputent aussitôt. des livreurs en uniforme déchargent et roulent dans un bruit de train les fûts de bière de la nuit à venir, et chargent bruyamment ceux vidés de la nuit précédente. «  (pp. 153-154)

« Il roule deux heures jusqu’à cette Louisiane toute spongieuse de marais et de marécages. Plate. Liquide partout sous les herbes épaisses et les roseaux. Désolée. Comme abandonnée. Derrière de maigres bois imbibés, des raffineries sans vie tissent dans le ciel bas des Meccano métalliques. De pauvres maisons dispersées n’importe comment sur des parcelles d’herbe rase. Des enclos sans animaux. Des casses d’épaves rouillées comme des carcasses éparpillées. Des gens tordus et silencieux qui le regardent passer. » (début du chapitre 30)

Une Louisiane à l’image du roman où corruption et pègre s’ébattent joyeusement : « Le territoire des bayous est truffé d’anciennes fabriques, de plantations abandonnées, de raffineries délaissées, de vieilles distilleries clandestines. Autant de refuges pour toutes les sectes et les déglingués du bulbe et de la bite, protégés des curieux par les bayous, les marécages, les forêts inondées, les salines et tous les alligators et les mocassins qui vont avec. Et protégés du reste par des flics, des juges, des procureurs, des sénateurs, des gouverneurs et des évêques corrompus qui viennent y assouvir leurs vices les plus vils. A chaque perversion sa secte, à chaque secte son protecteur ». (pp. 262-263)

Un climat poisseux, une intrigue tout en noirceurs où les personnages se croisent au gré des crimes et des vols de cash. Une spirale de violence, enivrée de cocktails dont les recettes sont données par Sobchak, le parrain du crime organisé local, expert autoproclamé en mixologie. 

Un page turner que je vous conseille fortement,  ne serait-ce que pour vous immerger dans cet art du récit mené de main de maître par Roy Braverman ! Et dans le bon ordre si vous ne voulez pas faire comme moi (mais la lecture isolée de Freeman n’est en rien réductrice) : 
Hunter / Roy Braverman (chez Hugo Roman ; paru le 16 mai 2018)
Crow / Roy Braverman (chez Hugo Roman ; paru le 14 mars 2019)

Et quand on découvre que Roy Braverman est plus connu sous le pseudonyme de Ian Manook, Patrick Manoukian, une nouvelle planète littéraire s’ouvre à vous : il est en effet l’auteur de la trilogie mongole à succès Yeruldelgger, parue chez Albin Michel entre 2013 et 2016 (et dont le premier opus a été récompensé en 2014 par seize prix des lecteurs dont le Prix des Lectrices de ELLE, le Prix SNCF du Polar et le Prix Quais du Polar). A rajouter sur vos To Read liste donc… 

Résumé sur le site de l’éditeur :
Patterson, Louisiane.

Deux millions de dollars disparaissent. Envolés pendant un ouragan d’une rare violence. Volés au boss de la mafia locale. Drôle de casse !
Un autre million et demi tombe du ciel, pendant le même ouragan, livré à Freeman par un chasseur de primes. Drôle d’héritage ! Le reste est moins drôle. Une double traque commence. Elle va faire se croiser et s’affronter un « parrain » amateur de cocktails, un explosif tandem de flics que tout oppose, plus torturés par des quêtes personnelles que par leur enquête et le respect des procédures, une serveuse beaucoup trop éprise de l’un des deux pour en sortir indemne, un FBI plus FBI que jamais, Freeman et sa fille Louise, rescapés de la vie, et Mardiros, l’obstiné collecteur de dettes arménien. Plus tout ce que La Nouvelle-Orléans compte de faune interlope, d’indics tordus, de paumés de la vie et de décérébrés du bayou. Sans oublier, bien entendu, saint Jude et saint Expédit.
C’est fort et violent comme un ouragan, mais aussi, grâce à la plume inspirée de Roy Braverman, chaud et sensuel comme la Louisiane, sombre et envoûtant comme le bayou, rythmé et joyeux comme un air de zydeco, gourmand et épicé comme la cuisine cajun, obsédant comme le parfum des fleurs de lys et des belles-de-nuit, et bien sûr terrifiant, par l’omniprésence invisible des alligators aux yeux jaunes et à la voracité sans pitié…

———————————————————————–

Freeman / Roy BRAVERMAN
Editeur : Hugo Romans 
Collection Policier & Thriller
Parution : 6 février 2020
EAN : 9782755644784
Prix : 19,95€