Des lendemains qui hantent

Voilà un roman noir qui ne vous laissera pas de marbre. Car Des lendemains qui hantent de Alan Van Der Eecken touche à la moëlle de l’amour filial et à ce qui le détruit de façon irrémédiable et irréversible : la perte d’un enfant.

Cette furie va s’abattre sur Martial Trévoux en ce 17 décembre 1999. Cinq jours avant, l’Erika faisait naufrage au large de la Bretagne et déversait allégrement ses 30 884 tonnes de fioul lourd, d’abord sur les côtes du Finistère sud puis sur les îles du Morbihan (Groix et Belle-Île-en-Mer) et par extension maritime sur la Vendée, au nord de Noirmoutier. Une marée noire catastrophique (cf article du Monde du 12 décembre 2019) qui va nous accompagner tout au long du roman et nous engluer dans une atmosphère visqueuse et irrespirable.

« Cette image du pétrolier coupée  en deux, dont la poupe flottait, secouée par une houle violente, s’était imposée partout, journaux, télé, elle surnageait dans les médias bien après avoir coulé. La fusillade, le drame de Souvré-sur-Sissé ne lui vola la vedette que quelques heures, pas d’image, une tragédie jouée rideau baissé. Martial était resté un moment immobile, face au large. »

Le 17 décembre 1999, Lucien, dit Lulu, 7 ans, fils de Martial Trévoux, greffier au Tribunal de grande instance de Souvré et de sa compagne Lucile, infirmière en pédiatrie, est tué dans son école par deux jeunes agresseurs qui ont tiré en rafale dans une salle de classe. Martial, présent sur les lieux, est un héros. Il s’est précipité dans la salle de classe et a sauvé un enfant. Il pensait sauver Lulu, il en a sauvé un autre. Et Lulu est mort.

Martial s’écroule et plonge dans une spirale infernale : pétri de douleurs et rongé de culpabilité, il cherche à comprendre les motivations des deux jeunes agresseurs. On s’enfonce avec lui dans les méandres du chagrin, d’un couple qui vole en éclat, des anti-dépresseurs, de l’alcool et des gueules de bois, des nuits sans sommeil et des questions sans réponses…

Autour de lui gravitent des personnages atypiques qui l’épaulent et le soutiennent :
– Adèle, une marginale qui vit dans une caravane et qui l’écoute sans broncher, qui le remet sur pied avec son ami Régis, un original qui cuisine de drôles de mets : « Deux nuits de dérive, houle de malheur, écume de sang, rage des temps de haine. Martial surgit du gros temps malade d’être en vie. Régis et Angèle lui avaient ménagé une cabine dans une des chambres de la maison, ils s’étaient relayés pour le veiller. Il semblait parfois revenir au monde et hurlait soudain. Ils étaient là pour lui dire que tout allait bien alors qu’eux-mêmes se sentaient emportés par la lame. Tout était devenu épais, pesant, ils chuchotaient comme dans la maison d’un mort. »

– Le commandant de police Achenbauer, têtu, taciturne mais bon samaritain dont le canapé offrira un refuge certain à Martial : « C’était un type froid, glacial même, un bon flic disait-on. D’après les psychologues cliniciens du bar-tabac-PMU Le Narval où il allait boire un demi de temps en temps, sans dire un mot : il était autiste, ce mec. On le considérait comme un chef d’enquête efficace, sans état d’âme. On ne l’aimait pas, mais on l’appréciait. »

– Le juge d’instruction Micoulon, « son juge » : ému par la tragédie qui touche le greffier, il va le rassurer et faire en sorte que Dame Justice fasse son travail : « Trévoux, cette enquête ira à son terme, tous les aspects seront examinés, explorés, soyez assuré que la justice remplira son rôle. »

Commence alors une enquête menée aux forceps dans la nuit, le vent, la fureur et les éléments. L’auteur nous entraîne dans une spirale de mort et de vengeance, où les sphères policières et judiciaires se mêlent allégrement. Avec une touche acerbe d’humour qui permet de respirer de temps à autre au milieu de ce qui constitue le plus abject des crimes. L’auteur décrit avec minutie le processus d’investigation policière et judiciaire, dans ce qu’il a de plus inhumain, eu égard aux émotions suscitées par la perte d’un enfant. Une narration qui reste fluide cependant car les personnages secondaires, en dépit de leurs caractères parfois ombrageux, font preuve d’une grande humanité face à la douleur de Martial, l’épaulant, le soutenant, l’apaisant. Et cette humanité vient contrecarrer drastiquement l’infernale mâchoire de la Justice.  Jusqu’à faire exploser les règles de procédures régissant toute enquête policière…

Au final, Martial s’enfoncera dans sa quête de vérité envers et contre tout et dégoupillera des ripoux revêches et des trafics de haute volée. Non sans se perdre lui-même dans une détresse grandissante, oscillant entre besoin de comprendre et vengeance irrépressible.

Un roman dur et touchant, où l’espoir est aussi gluant qu’une nappe de fioul lourd sur le sable…

Résumé sur le site de l’éditeur :
C’est la veille des vacances de Noël, au tournant de l’an 2000. Quelques jours plus tôt, l’Erika a fait naufrage au large de Penmarch, répandant une pâte bitumeuse sur les côtes de la Bretagne. À l’insu des instituts de météorologie, une gigantesque tempête se forme au large de Terre-Neuve et s’apprête à franchir l’Atlantique pour frapper l’Europe. Martial, lui, se hâte de quitter le tribunal de grande instance de Souvré, où il travaille comme greffier. Il a promis d’aller chercher son fils à l’école. Lulu veut que ses copains voient la nouvelle voiture de son père, avec la roue de secours fixée sur la porte arrière. Il vient d’avoir sept ans. Alors que les parents s’avancent dans la cour, on entend des pétards, une série d’explosions, peut-être des gamins qui fêtent le début des vacances ? Lorsqu’une institutrice surgit et s’effondre, ensanglantée, Martial comprend. Au péril de sa vie, alors que la police entre très rapidement en action, il réussit à atteindre son fils et, croit-il, à le mettre en sécurité. Son existence, en réalité, vient de basculer irrémédiablement.
Dans ce roman d’un homme qui exige de savoir, Alain Van Der Eecken nous fait vivre au plus près les rouages d’une enquête, entre son versant policier et celui de l’institution judiciaire, avec ses juges, ses procureurs, ses avocats, le quotidien d’un tribunal de province. Autour de Martial, des hommes dont le métier est de côtoyer le pire vont faire corps pour qu’émerge une de ces vérités terribles et ordinaires qui mènent au crime.

Des lendemains qui hantent / Alain Van Der Eecken
Editions du Rouergue – collection Rouergue noir
Paru en juin 2020
304 pages
20,00 €
ISBN 978-2-8126-1951-9

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