Une vie de poupée

Une vie de poupée, mais pas une vie de princesse. Une poupée plutôt désarticulée, malmenée et violentée… Erik Axl Sund, cet auteur suédois qui en cache deux en vérité, offre une lecture bien sombre de ce que peut être la vie de jeunes filles dans le monde d’aujourd’hui.

Un polar sous-titré Mélancolie grise et qui fait partie de la nouvelle trilogie des deux comparses Jerker Eriksson et Håkan Axlander Sundquist : Mélancolie noire a démarré en 2015 par Les corps de verre et se poursuit donc avec Une vie de poupée sorti en janvier 2021.

Le premier chapitre s’ouvre en italique sur l’arrivée d’une jeune fille, mineure isolée, en Suède dans un camp de réfugiés et ça démarre mal : « Blottis-toi dans ton lit givré d’aiguilles de sapin, petite fille noire, si noire au-dehors et à l’intérieur, si froide et gelée que le noir t’engloutit tout entière. Tu es une putain et une meurtrière. » 

Elle, c’est Mercy. Elle a fui le Nigeria, en proie aux exactions islamistes et aux attaques par Boko Haram contre sa famille, chrétienne, et son père, homosexuel. Après un affreux périple à travers l’Europe, elle rejoint la Suède. Et finit par atterrir au Chaudron, un foyer pour jeunes filles abusées sexuellement. Elle va y rencontrer Nova, jeune suédoise, elle aussi à la dérive, victime d’abus et d’un maître-chanteur au sein de son cercle familial.  Nova et Mercy vont former un duo fusionnel et combatif « à la vie, à la mort, à la prostitution ! ». C’est le début d’une échappée sauvage et violente où elles n’ont plus rien à perdre. Elles rêvent de soleil et d’une vie à Sunset Beach en Californie… elles ne trouveront que violence, pornographie et désolation.

Derrière ce duo, Erik Axl Sund tisse un décor bien sombre et effrayant : celui de la pédo-pornographie et de la cybercriminalité. Autour du duo gravitent des personnages qui contribuent à nous plonger dans un univers désolant : Love Martisson, directeur du foyer et thérapeute, qui carbure aux anti-dépresseurs et aux somnifères ; Freja, cette jeune fille du foyer qui a disparu sans laisser de traces… ; Kevin Jonsson, policier solitaire à la Criminelle, spécialiste des méthodes de traque des pédophiles sur internet ; Tara, cette jeune fille retrouvée morte au pied de son immeuble et dont le suicide maquillé est le point de départ d’une enquête sur le Marionnettiste, prédateur sexuel qui sévit auprès de tout ce petit monde…

Une enquête glaçante où les personnages sont rattrapés par leur passé et où chaque fuite en avant se termine dans un abîme encore plus sordide… Une écriture incisive et morcelée,  par courts chapitres où l’on passe d’un personnage à l’autre ou d’une époque à l’autre. Cela rythme le récit mais il faut rester attentif pour suivre tous les détails et chaque histoire.
Des détails et des histoires qui peuvent parfois – souvent même – donner la nausée, tant ils sont crus, violents et cruels. Un polar à réserver aux âmes non sensibles assurément.

A éviter aussi si vous ne supportez pas les diatribes violentes contre les hommes ; ces derniers en prennent vraiment pour leur matricule dans ce roman :
« Ils sont responsables de neuf accidents de la route sur dix. Et ils aiment faire souffrir les animaux… Sur mille personnes qui aiment baiser avec d’autres espèces, par exemple des vaches, des chèvres, des chiots ou des petits poussins sans défense, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf sont des hommes, et la femme qui accepte de se faire enfiler par une bite de cheval y a été forcée par un homme. 
– Ils ont inventé les viols en réunion, les bombes atomiques et les chaises électriques. 
– Mais qu’est-ce sui leur a donc pris ? 
– Ils ont tellement confiance en eux-mêmes. Ils savent tout sur tout. Mais ua fond, ils ne sont qu’une grosse erreur, un raté de l’évolution. Oui, la seule chose positive chez eux, c’est que genre un milliard de fois par jour ils se tabassent ou se démolissent. Pourquoi ont-ils seulement le droit de vote ? 
– Tuer dix hommes choisis au hasard, c’est empêcher quarante-huit actes violents, dit-elle. Dont des meurtres et des abus sexuels sur enfants. Tous les hommes devraient, dès l’instant de leur naissance, être encouragés au suicide ». (p. 365) et (p.10)

A noter : ce roman peut être lu de façon tout à fait indépendante du premier opus de la trilogie, Les corps de verre. 

Résumé sur le site de l’éditeur :
Tara est retrouvée sans vie au pied d’un immeuble. Quelque chose ne colle pas dans la thèse du suicide par défenestration. Et qui peut bien être la personne qui avait donné rendez-vous à la jeune fille la veille ?
Le détective Kevin Jonsson doit trouver celui qui, sous le surnom du Marionnettiste, utilise plusieurs identités pour se procurer des vidéos et photographies d’adolescentes. L’enquête mène Jonsson au cœur d’un réseau de prostitution et de pédopornographie, tout en le confrontant aux terribles secrets de son propre passé. Très vite, il est sur la trace de Nova et Mercy qui, après s’être enfuies d’un foyer pour jeunes filles où une autre adolescente est portée disparue, sont désormais recherchées et traquées. Peut-être l’ont-elles toujours été… Une chose est sûre : privées de leur innocence depuis bien longtemps, elles n’ont plus rien à perdre.
Nouvel opus du duo star Erik Axl Sund, Une vie de poupée est une immersion glaçante dans les bas-fonds d’une Suède ténébreuse où se mêlent traite d’êtres humains et industrie de la pornographie. Mais où éclôt aussi l’histoire d’une très belle et indéfectible amitié, qui redonne espoir et foi en l’humanité.

Une vie de poupée : Mélancolie grise / Erik Axl SUND
Traduit du suédois par Rémi CASSAIGNE
Editeur : [Actes Sud] Littérature
Collection Actes noirs
Parution : Janvier 2021
416 pages
ISBN : 978-2-330-14373-2
Prix indicatif : 23.00€

 

Douve

Voilà un roman qui vous plongera dans les méandres sapineux d’un village français englué dans sa sauvagerie… Douve est le premier thriller de Victor Guilbert. Et tous les ingrédients sont réunis pour vous faire frissonner.

Douve n’est clairement pas la destination de rêve pour des vacances : « Rien ne colle dans ce village. Il sent le conifère moite et la désolation, mais son maire est un jeune cadre dynamique et l’unique bar est tenu par un type qui a la carrure pour faire des cocktails au Ritz. » (p. 106)
Et pourtant, c’est bien là que l’inspecteur Hugo Boloren, Brigade Criminelle de Paris, se rend pour la semaine de vacances printanières qu’il a enfin décidé de poser. Drôle d’idée ? pas tant que ça. Ce village, il le connaît bien. Il paraît même, d’après son père, qu’il l’aurait dans les veines…

Bien décidé à comprendre ce que cette phrase veut dire, Hugo se rend donc au bout de cette route sans issue, sur les traces de ses parents, lui flic, elle journaliste et écrivain. Le couple avait en effet posé ses valises à Douve le temps d’une enquête sordide il y a quarante ans. Aujourd’hui, le père est mort, la mère a la maladie d’Alzheimer et il ne reste plus à Hugo que son flair d’inspecteur et L’Evadé, le livre écrit par sa mère sur ce meurtre au village, pour comprendre pourquoi Douve lui coule dans les veines.

Une plongée inquiétante dans un village moribond peuplé de personnages aussi saugrenus les uns que les autres. Il y a la tenancière mal-aimable de l’auberge des Trois Sapins et son neveu Maurice, gérant de l’unique hôtel de Douve qui manie l’hospitalité comme les cocktails : « On les repère tout de suite, les professionnels du shaker, comme les vieilles danseuses. Il a officié dans les bars chics avant d’atterrir ici. Il a la prestance, le mouvement, le scintillement dans l’œil qui sert. On croirait qu’il va ingurgiter un breuvage merveilleux alors que c’est le même désastre pour le foie que dans n’importe quel rade. » (p. 51)
On trouve aussi Benjamin Chebot, le jeune maire du village, graphiste freelance, venu par amour, resté par amitié ; Mathilde, la jolie étudiante en droit, qui assure la survie de Douves en tenant l’épicerie ; Félicité et Grace Baldwin, les doyennes jumelles de Douve, anarchistes et au sens de la répartie élevé. Et puis, il y a le village, qui semble avoir sa propre vie et incarner à lui seul un personnage : « L’air est plus humide, plus froid. Les sapins ont peut-être moins d’aiguilles, ou alors c’est la route trop droite dans l’ambiance grisâtre qui donne l’impression de foncer dans des limbes. La luminosité ambiante ne correspond à aucune heure de la journée, ce n’est ni de l’aube ni du crépuscule, plutôt une longue lueur baveuse informe. Comme si le jour et la nuit avaient été des couleurs mélangées sur une palette de peintre. Un sale mélange ». (p. 49)

Ce freak show va créer quelques remous et mettre des bâtons dans les roues du jeune inspecteur. Mais Hugo est un fin limier, drogué au chocolat et à la bière locale et qui fonctionne à l’instinct en suivant « sa petite bille ». Il va détricoter un à un les fils de la pelote inextricable de ce village maudit. Avec un léger cynisme et une désinvolture où l’humour fait sourire le lecteur malgré la noirceur de l’aventure. « Quitte ou Douve » (p. 61) comme dirait le maire du village ! Hugo décide de rester jusqu’à faire la lumière sur les phénomènes étranges qui se déroulent depuis son arrivée…

Trois cent pages qui se lisent d’une traite ou presque. Un mystère qui s’épaissit au fil des pages et des personnages, au fil des alternances entre passé et présent, entre extraits du livre maternel L’Evadé et aventures rocailleuses de l’inspecteur Boloren. Une certaine lenteur tout de même emplit le roman, comme si la forêt et ses sapins empêchaient le temps de se dérouler normalement…

Résumé sur le site de l’éditeur :

 » Le gamin a Douve dans les veines. »
Cette phrase, prononcée par son père quand il n’était encore qu’un enfant, l’inspecteur Hugo Boloren ne l’a jamais oubliée. Alors quand il apprend qu’un meurtre a eu lieu à Douve, il y voit un signe. Son père est mort, l’Alzheimer a dilué les souvenirs de sa mère ; c’est sa dernière chance de comprendre en quoi ce village perdu au milieu d’une forêt de sapins lui coule dans les veines.
Tout ce qu’il sait, c’est que son père, policier lui aussi, a été envoyé à Douve il y a quarante ans pour enquêter sur la fuite médiatisée d’un Islandais accusé de meurtre, et que sa mère, journaliste, l’a accompagné pour écrire un livre sur l’affaire.
Que s’est-il passé là-bas et pourquoi ont-ils toujours refusé d’en parler ?
Armé du livre écrit par sa mère, Hugo Boloren va plonger dans ce village peuplé d’habitants étranges, tous unis par un mystère qui semble les hanter. Au fil de son enquête, une question va bientôt s’imposer : et si le meurtre qui a récemment secoué le village était lié au séjour de ses parents, quarante ans plus tôt ?

Douve / Victor Guilbert
Editeur Hugo & cie
Collection : Hugo Thriller
Parution : 7 Janvier 2021
ISBN papier : 9782755685831
298 p.
19,95 € / 9,99€ (ebook)

Crow

L’Alaska est un pays sauvage et d’êtres sauvages : famille d’ours mal léchés, meute de loups affamés, orignal voyeur et panoplie d’hommes attisés par le goût de la chasse, du sang et de la vengeance. Un joli mélange pour un page-turner efficace. Crow est un thriller idéal pour se changer les idées durant un week-end confiné et couvre-feu[tré] de janvier.

Crow, c’est le 2è opus de la série Hunter écrite par Roy Braverman. Souvenez-vous, je vous avais parlé de Freeman il y a quelques temps. Adieu Louisiane, bonjour Alaska pour un roman qui applique tous les codes du « nature writing », là où le territoire prend la place même d’un personnage. L’Alaska donc, ses contrées et montagnes sauvages, ses autochtones un peu rugueux, sa faune dangereuse et son climat peu hospitalier.

Mais Roy Braverman s’amuse quand même à corrompre les codes. Les femmes du roman ont un rôle à jouer. C’est une shérif, Sarah Malkovich, qui tient les rênes du comté et qui va faire appel à une trappeuse, Longhorn Sally, pour réguler la sauvagerie d’une meute de loups et d’une ourse qui a goûté à la chair humaine.

« – Pourquoi elle ? 
– Parce que c’est une « elle », justement. Un peu moins de testostérone dans cette traque nous évitera peut-être de nous retrouver avec cinq descentes de lit sans même être sûres qu’une seule soit la bonne. » (p. 78)

Le tout sur fond de chasse à l’homme où la proie devient chasseur, où le traqué devient prédateur et où les victimes ne sont pas si innocentes. Une galerie de personnages : de Groove à Cage, l’agent du FBI gay en passant par Crow et Hunter, le duo en fuite sorti de Hunter, le 1er opus. On croisera aussi Mardiros, le collecteur de dettes arménien (qui poursuivra sa route en Louisiane dans Freeman) ou encore Delesteros, la flic placardisée dans une banlieue de Detroit, surnommée Fiasco par ses collègues mais appelée à la rescousse pour pister Hunter.

L’auteur dénonce au fil des chapitres courts et incisifs les préjugés contre les femmes qui ont du pouvoir (et ne se laissent pas faire comme la shérif Malkovich) ou contre les homosexuels. Et le portrait brossé des autochtones des Brooks Mountains du nord de l’Alaska n’est guère flatteur… Une plongée sans finesse dans ce 49è état peuplé de rednecks à la gâchette facile, où la chasse à l’animal ou à l’homme est une religion de premier plan.

Personne, absolument personne n’en sort indemne. Et il vous faudra dévorer les 365 pages pour connaître le mot de la fin. Un chiffre en dollars savamment calculé par un arménien.

Résumé sur le site de l’éditeur :
Des déserts arides du Mojave jusqu’aux Brooks Mountains dans le nord de l’Alaska, du pays des crotales au territoire des ours et des loups, une chasse à l’homme haletante et sans pitié. Traqueur ou traqué, homme ou femme, prédateur ou victime, peu importe : le système ne pardonne jamais. Surtout pas aux innocents !

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Crow / Roy Braverman
Editeur : Hugo Roman
Collection : Hugo Thriller
Date de sortie : 14 mars 2019
Pages : 364
ISBN : 9782755640830
Prix : 19,95 €

La bête

Il est australien, pèse la bagatelle de 500 kilos, court aussi vite qu’un taureau de corrida, est reconnaissable à la rayure blanche qui zèbre ses soies noires et à sa défense gauche plus longue et plus acérée que la droite. Lui, c’est un cochon retourné à l’état sauvage, un cochon féral dans le lexique du bush australien, La bête pour le traducteur de Kenneth Cook.

Direction la région d’Adalone dans la Nouvelle Galles du Sud en Australie. Les éleveurs sont confrontés à des hordes de cochons sauvages qui déciment leurs troupeaux. Parmi ces cochons sauvages, on en trouve un, le « Roi de la savane » : « La bête était acculée à la muraille, face aux chiens. Pour la première fois, les hommes la voyaient distinctement. C’était un énorme sanglier de plus d’un mètre au garrot. Debout, il aurait avoisiné les deux mètres. Il était couvert de longues soies d’un noir intense, à l’exception d’une raie blanche qui partait de son oreille gauche, descendait sur le côté de sa hure jusqu’à son groin pour s’arrêter à sa défense. Côté gauche, sa défense faisait au moins vingt centimètres tandis que la droite était plus courte de trois ou quatre centimètres. Sa gueule baveuse et ses mâchoires maculées d’écume lui donnaient une apparence grotesque. La rayure blanche et la longueur inégale des défenses ajoutaient à la bête une touche repoussante, presque obscène. » (p.11)

Ce cochon-sanglier est devenu affreusement méchant… il piétine les chiens-molosses, éventre les chevaux, s’évade avec perte et fracas des tentatives d’encerclement menées par les fermiers.
C’est alors qu’intervient Alan Treval du National Departement of Conservation. Il arpente le bush australien pour étudier les animaux marrons du territoire. Un cochon marron ou féral, apprend-on, est un cochon domestique relâché dans la nature ou qui s’est échappé de son enclos et qui de fait retourne partiellement ou complètement à l’état sauvage. Il débarque chez Tom Robbins, fermier dont les terres sont des concessions que l’Etat souhaite récupérer et transformer en parc national. Mais auparavant, Alan Treval est missionné pour des recherches sur les cochons ensauvagés et le meilleur moyen de les supprimer. Accompagné de son fils, le garde forestier s’installe à proximité des marais et commence son étude, non sans compter fleurette à Anne Robbins, la belle-fille du propriétaire terrien.
Et il suffit d’un piège à cochons pour que Treval et son fils fassent connaissance avec le sanglier monstrueux. Un cochon rusé et qui fait preuve d’une cruauté impitoyable. S’engage alors une traque mi-animale mi-humaine où la rage n’émane pas forcément du bipède. Une traque à la vie à la mort où les humains devront faire preuve d’ingéniosité pour tenter de vaincre ce cochon peu amène.
Treval, écologiste dans l’âme et scientifique de formation, refuse toute forme d’anthropomorphisme vis-à-vis de ce cochon hors-norme : « Je ne pense pas qu’un cochon soit venu sauver les autres. Ce qui a pu se passer, et je dis bien « a pu », c’est  un autre genre de scénario : un gros cochon sauvage est entré en force dans le piège, attiré par les carcasses. Il a détruit le grillage, créant un trou par lequel les autres cochons sont sortis. Ce qui ne veut pas du tout  dire qu’il ait volontairement pratiqué ce trou pour libérer ses congénères. » (p. 73)

Au fil des pages, Treval passe d’une capture éventuelle pour étudier ce cochon féral à une volonté de débarrasser les marais de ce cochon-tueur :
 » – Bien sûr que ce bâtard se venge ! éructa Robbins. Je l’ai regardé bien en face, l’enfoiré, et je vous le dis : j’ai vu de la haine. Ce n’est pas un cochon comme les autres ! » (p. 217)

Et Kenneth Cook va s’amuser durant tout le roman à transformer le duel de Treval et du cochon XXL en jeu du chat et de la souris dans le grand bush australien… Mêlant écologie et suspense, La bête est un vrai page-turner ! Il faut bien avouer que ce cochon rappelle furieusement le sanglier meurtrier du film d’horreur australien Razorback, sorti en 1984. Et on se demande vraiment comment cette traque à la bête du Gévaudan australien va finir.

D’ailleurs, la couverture du roman australien est bien plus explicite que celle de l’éditeur français !
Un drôle de thriller écrit par Kenneth Cook, cet écrivain-journaliste-réalisateur-scénariste considéré comme l’un des principaux écrivains australiens contemporains. Ce roman fut publié en 1980 sous le titre Pig mais il n’a pas pris une ride ! Et il faut remercier les éditions Autrement qu’ils l’ont fait traduire en français en 2014 seulement… Et si la thématique animale vous plaît, l’auteur est assez prolifique sur les animaux autochtones australiens ! Koalas, kangourous, wombats ont la part belle dans ses romans. De quoi découvrir l’Australie en restant dans le fond de son canapé !

Résumé sur le site de l’éditeur :

« J’ai quand même entendu dire que le cochon est un animal intelligent.
– C’est une simple formule. Tu ne mesures pas les implications de ton scénario quand tu parles d’un cochon qui vient libérer d’autres cochons. Ça signifie qu’un cochon devrait venir devant l’enclos, analyser un problème totalement étranger à son univers, concevoir une solution, puis agir selon une motivation précise : la libération d’autres cochons, pour des raisons qui lui seraient propres. Et ça, mon garçon, c’est juste impossible. »

Il pèse une demi-tonne, mais court à la vitesse d’un léopard. Ses yeux rouges, sa raie de poils blancs et ses défenses monstrueuses semblent tout droit surgis d’un cauchemar d’enfant. Son intelligence et sa ruse sèment la terreur parmi les fermiers. Alan Treval, écologiste intrépide, et son fils Michael partent sur les traces de l’animal le plus diabolique d’Australie… ou serait-ce le contraire ?

La Bête / Kenneth Cook
Traduction : Pierre Brévignon
Editions Autrement  / Collection Littératures
Paru le 12/02/2014
272 pages
ISBN : 9782746715837
19,00€

L’Epidémie

A l’heure où chacun tente d’éliminer les excès des fêtes de fin d’année et où le spectre de la galette à la frangipane nous hante, L’épidémie, le roman d’Åsa Ericsdotter sonne comme un coup de semonce. Pas question de Covid ici, le titre est trompeur ! Mais plutôt de calories, de graisse et d’Indice de Masse Grasse dans ce polar suédois très étonnant. En épitaphe, rien de moins qu’une citation de Naomi Wolf, tirée de The Beauty Myth : « Dieting is the most political sedative in women’s history; a quietly mad population is a tractable one ». En français par la traductrice : Les régimes sont le sédatif le plus politique dans l’histoire de la femme ; une population malade est une population malléable.

Un polar qui tranche sévèrement avec l’esprit de Noël… Vous vouliez vous baffrer ? oubliez. Le prix du sucre a été multiplié par 3 et il devient difficile d’en trouver dans les magasins… Vous vouliez du beurre pour vos tartines du matin ? Fichu, les taxes ont été augmentées et cette mauvaise graisse est devenue un produit de luxe. Vous vouliez assister à la messe de minuit ? Raté, les églises sont devenus des sanctuaires du sport et du bien-être : « C’était typiquement américain de réussir à transformer le christianisme en des jingles commerciaux. Les prédicateurs télé le faisaient quotidiennement. Mais transformer le message chrétien en une méthode de régime ? ça ressemblait à une blague. » Et pourtant, c’est bien ce qui arrive dans les premiers chapitres de ce polar sauce suédoise allégée.

A la tête de ce programme d’amincissement et d’assainissement national, le charismatique Premier ministre Johan Svärd. Fasciné par les prédicateurs américains, il s’inspire de leurs méthodes pour mettre au régime la Suède : « Dans la théologie d’O’Brien, la pénitence était la même chose que le régime. Moins on mangeait, plus Dieu était satisfait. Chaque kilo perdu était un pas de plus vers la rédemption. La porte du paradis est assez large pour une personne, dit O’Brien. Si tu es large comme deux personnes, tu ne passeras pas la porte. »

Un discours hygiéniste qui se traduit par des décisions de plus en plus totalitaires. L’obésité devient un fléau voire un danger pour l’économie et le pays. Les maladies cardio-vasculaires coûtent trop cher et il faut les éradiquer. La solution ? Les estomacs sont réduits par chirurgie bariatrique à tour de bras, les convocations pour « séminaires de régimes » sont légions et un emploi ou un appartement ne tient plus à vos compétences ou vos capacités de paiement mais bien à votre Indice de Masse Corporelle : « Elle n’arrivait toujours pas à comprendre comment le Parti de la santé avait pu mettre en place une telle loi sur l’embauche. Des licenciements en fonction du poids des employés. C’était une pure folie. 
Tous les fonctionnaires avec un IMGM supérieur à 42 avaient trois semaines pour perdre du poids. Trois visites gratuites chez un nutritionniste diplômé et deux semaines de médication subventionnée ou de soins. Si on réussissait, on avait le droit de garder son poste. Si on échouait, on devait le quitter. » 

La grossophobie est enclenchée et les obèses sont devenus des obstacles au rayonnement de la nation. Le peuple suédois se laisse faire bon an mal an et accepte ce régime, au sens strict du terme, totalitaire. Le Parti de la Santé vise un idéal de pays sans matière grasse. Les « porcs » doivent disparaître. Et s’infiltre tout doucement, au fil des pages, le totalitarisme le plus dangereux et meurtrier. Comme un relent de nazisme que la Suède aurait mal digéré…

Les protagonistes subissent de plein fouet les décisions du Parti de la santé : l’anti-héros Landon Thomson-Jaeger, un jeune universitaire, assiste impuissant à l’anorexie morbide et mortel de sa fiancée ;  Héléna, elle, a fui Stockholm pour s’isoler à la campagne quand sa fille a été détectée par l’école comme étant en surpoids et inscrite dans une classe spéciale ; Gloria, une universitaire brillante est mise au ban en raison de son poids. Passée la phase de sidération et de culpabilité, elle décide de mener l’enquête : « Le problème venait peut-être du pays lui-même ? la célèbre modération suédoise. La fiabilité vaniteuse de Volvo. Le minimalisme médiocre d’Ikea. Qui d’autre qu’un Suédois pourrait transformer ça en une vertu dans laquelle se lover ? »

Ecrit en 2016, ce roman n’a donc rien à voir avec l’épidémie actuelle. Åsa Ericsdotter a écrit ce premier polar pour dénoncer la discrimination contre les personnes en surpoids. Cette poétesse, née en 1981 à Uppsala et qui a écrit son premier roman à l’âge de 17 ans, nous plonge dans une satire sociale de haut vol. C’est son premier roman à paraître en France.

Totalitarisme, populisme et relent de nazisme : ce polar a tout pour déplaire à vos estomacs. Ce thriller politique est profondément glaçant et perturbant. Cette chasse aux gros, comme une chasse aux sorcières, rappelle de sombres heures. Les trains se sont transformés en bétaillères et les camps de concentration sont devenus des abattoirs ou des fermes abandonnées. Mais le processus est le même. Et seule la mort attend les « pointés du doigt ». Un fascisme du fitness et de la nutrition puissance XXL. Une dystopie éminemment cauchemardesque. A éviter si vous venez de manger…

Résumé sur le site de l’éditeur :

Le charismatique Premier ministre Johan Svärd n’a qu’un seul objectif en tête : faire de la Suède le pays le plus sain d’Europe. Et le plus mince. Sa promesse de campagne repose sur une idée précise. Il veut éradiquer l’obésité, considérée comme une maladie et une menace pour l’économie.

Les églises se transforment peu à peu en centres de sport, les régimes extrêmes et les opérations chirurgicales se multiplient, et tous ceux dont l’indice de masse corporelle dépasse un certain seuil sont licenciés et expulsés de leur logement. Mais, à l’approche des nouvelles élections, le chef du gouvernement perd patience. Les “porcs”, comme il les surnomme, restent encore trop nombreux et continuent de mettre en péril l’avenir de la nation. S’inspirant des pages les plus sombres de notre histoire, il décide alors de passer à la vitesse supérieure et de mettre son plan à exécution…

Landon Thomson-Jaeger, un jeune chercheur, comprend très vite le danger qui menace la population, mais lorsque sa voisine, Helena, disparaît subitement, il découvre que la situation est bien pire que ce qu’il pouvait imaginer.

L’Épidémie est le roman glaçant du basculement vers le totalitarisme, annoncé par le nuage noir du populisme qui assombrit le ciel de notre humanité.

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L’Epidémie / Åsa Ericsdotter
Actes Sud, collection Actes noirs
Parution : mars 2020
432 pages
traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy
ISBN : 978-2-330-13295-8
23.00€

Mictlán

Vous vous souvenez du film Le Salaire de la peur de Clouzot, sorti en 1953, et adapté du roman éponyme de Georges Arnaud ? Mictlán de Sébastien Rutés est un peu sa version contemporaine. Adieu nitroglycérine, mais bonjour cadavres sagement rangés, côte à côte, dans un camion réfrigéré.

Gros et Vieux sont les « Charons » de ces morts sans sépulture et qui doivent être cachés. Ordre du Gouverneur puis du Commandant et parfois du Patron. Ils ne seront que les exécutants d’une manœuvre politicienne : les élections approchent et le Gouverneur se vante d’avoir juguler la criminalité. Il lui faut donc mettre à l’abri des regards ces cadavres des défunts de morts violentes.
Les deux chauffeurs ne sont pas naïfs et savent qu’au moindre faux-pas, ils complèteront la cargaison, les pieds devant. Le semi-remorque réfrigéré doit donc être en mouvement 24h/24. Pas de pause-pipi, pas le temps de manger, à peine le temps de respirer ; il faut rouler à tombeau ouvert.
« …parce que dans un monde digne de ce nom, personne ne transporte cent cinquante-sept cadavres dans un semi-remorque réfrigéré, tu m’entends ?, déjà dans un monde digne de ce nom, il n’y a pas de pays comme celui-là, couvert de cadavres dessus et dessous la terre, dans des fossés, dans des barils au fond des rivières, au beau milieu du désert, et encore moins dans des semi-remorques réfrigérés, parce qu’on ne sait pas où les entreposer, vu que les chambres froides des morgues et des hôpitaux, et même des boucheries-charcuteries sont pleines, et les cimetières aussi, parce que la loi dit qu’on ne peut pas incinérer les victimes de mort violentes, tu sais pourquoi ? pour conserver les pièces à conviction, connard, pour que personne ne dise : désolé, il puait trop, on l’a incinéré , tant pis pour votre enquête, rien à foutre de votre enquête… »

Une course sans fin dans le désert mexicain, sous amphétamines, et sous les balles des narcos, des flics, des militaires qui les poursuivent. Et ce n’est pas la Vierge en fer-blanc suspendue au rétroviseur qui leur apportera la moindre rédemption. Le semi-remorque plein de cadavres continue sa route et essaime d’autres macchabées dans les fossés, au gré des rencontres malheureuses. Mictlán, nous dit Sébastien Rutés au début de son roman, c’est, en nahuatl, « le lieu des morts », où les défunts accèdent à l’oubli après un long voyage à travers le monde d’en bas. Un voyage sombre et sans retour dans un Styx désertique et aride…

On lit ces 153 pages en apnée. Le texte est écrit d’un seul jet : pas de point, pas de ponctuation, pas de souffle ni de pause. Le monologue est puissant et ne laisse au lecteur aucune chance de s’échapper. La phrase vous happe, vous ensorcèle et vous mène dans les méandres de la violence. Mais le romancier ne se limite pas à cet unique exercice de style. Il dresse un portrait au vitriol du Mexique. Ce flots de mots révèle l’absurdité dans laquelle le pays est plongé, livré à une violence sans fin et à une corruption massive des puissants. D’ailleurs, c’est un fait divers sordide qui est au point de départ de ce roman : https://www.courrierinternational.com/article/le-mexique-horrifie-apres-la-decouverte-de-camions-remplis-de-cadavres

Aucun espoir à attendre donc, aucune lueur, si ce n’est un brin de poésie en toute fin du roman (dans les 4 dernières lignes, c’est dire !). Mais la sensation infime d’avoir pris une énorme claque en peu de pages. Une jolie réussite.

Résumé sur le site de l’éditeur :
À l’approche des élections, le Gouverneur – candidat à sa propre réélection – tente de maquiller l’explosion de la criminalité. Les morgues de l’État débordent de corps anonymes que l’on escamote en les transférant dans un camion frigorifique. Le tombeau roulant est conduit, à travers le désert, par Vieux et Gros, deux hommes au passé sombre que tout oppose. Leur consigne est claire : le camion doit rester en mouvement. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Sans autre arrêt autorisé que pour les nécessaires pleins de carburant. Si les deux hommes dérogent à la règle, ils le savent, ils iront rejoindre la cargaison. Partageant la minuscule cabine, se relayant au volant, Vieux et Gros se dévoilent peu à peu l’un à l’autre dans la sécurité relative de leur dépendance mutuelle. La route, semée d’embûches, les conduira-t-elle au légendaire Mictlán, le lieu des morts où les défunts accèdent, enfin, à l’oubli ?

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Mictlán / Sébastien Rutes
Editeur : Editions Gallimard
Collection La Noire, Gallimard
Parution : 3 janvier 2020
160 pages
17,00€
EAN : 9782072870576

 

 

Tempêtes

Il est des ouvrages qu’il vaut mieux ne pas lire en période de confinement. Tempêtes en fait partie…
Ce 4è opus de la québécoise Andrée A. Michaud est en effet particulièrement anxiogène (tout comme Bondrée et Rivière Tremblante).
Tempêtes, ce sont deux histoires, deux personnages, deux lieux isolés, une montagne et ses tourments pour seul paysage. Et en fond d’écran : peur, paranoïa, cauchemar réel et folie irrationnelle. Le décor est planté !

Direction le Massif Bleu dans les Cold Mountain. Une première partie intitulée Blizzard : sur un versant de la montagne, un chalet dont a hérité Marie Saintonge après le suicide de son oncle. L’hiver et son blizzard ne tarde pas à pointer leurs flocons. La jeune femme se retrouve confinée dans un environnement hostile. La tempête s’éternise, l’électricité est coupée, une silhouette rode et les fantômes imaginés ou réels surgissent. La folie aussi. Et ce, dès la première page : « Quand mes hurlements frôlaient ainsi l’hystérie, j’étais persuadée qu’il s’amusait, que son visage masqué par l’obscurité s’éclairait du sourire de l’homme qui vous sait prise au piège et qui prend tout son temps, pas à pas, pour vous rendre folle. »
Une spirale infernale qui va conduire la jeune femme à commettre des actes irréparables et à s’enfoncer toujours plus loin dans les hallucinations. Un huit-clos oppressant, parfois déroutant pour le lecteur, qui ne sait plus très bien où se situer.

Une deuxième partie intitulée Orages : sur l’autre versant de la montagne, Ric Dubois installe sa « résidence d’auteur » dans le camping des Chutes rouges au bord de la Red River. Il veut achever le manuscrit de Chris Julian, auteur de thrillers, dont il joue le prête-nom. Ce dernier est mort mystérieusement dans une piscine.
C’est l’été, il fait chaud et les vacanciers profitent de léthargiques vacances dans ce camping avenant. Mais chaque orage, dit « démentiel » par les autochtones locaux, apporte son lot de cadavres et d’incidents. Ric, l’écrivain raté et solitaire, a alors tout du coupable idéal… Ses gentils voisins de caravane deviennent méfiants et sont gagnés par la paranoïa. Et Ric s’enferme dans sa folie lui aussi : « A ce moment, j’ai su que la tempête m’avait rendu fou. […] L’orage n’était qu’un leurre. Ric Dubois, le pseudo-romancier qui fomentait des meurtres sordides, déraillait à la vitesse des éclairs zébrant l’horizon. » 

Un thriller étonnant, qui déroute et qui perd parfois le lecteur. Mais si on accepte de se laisser perdre, alors, la dimension tellurique de la montagne vous porte. La première partie m’a perdue, j’avoue. Je suis restée imperméable à la folie de Marie Saintonge, accélérant la lecture pour éviter d’y plonger. J’ai trouvé la deuxième partie plus accessible, moins oppressante mais pas moins angoissante. Le camping et son environnement deviennent hostiles et cauchemardesques. A lire donc si le confinement n’entache pas votre santé mentale… ou que la folie des autres ne vous rebute pas.
Encore un sacré coup de chapeau à donner à cette auteure québécoise en tout cas !

Résumé sur le site de l’éditeur :
Marie Saintonge emménage dans une maison léguée par son oncle, récemment suicidé, située dans le Massif bleu, une montagne québécoise. Confinée à l’intérieur à cause d’une tempête de neige, elle y vit des phénomènes à l’apparence paranormale et finit par perdre pied…
Ric Dubois est resté le prête-plume de l’écrivain Chris Julian jusqu’à sa mort par suicide. Délivré de ses obligations à son égard mais déterminé à terminer le manuscrit  pour se prouver sa propre valeur, Ric se rend au camping du Massif bleu, afin d’y travailler sur le roman. Plusieurs meurtres ont lieu au camping ; bien que soupçonné par beaucoup de locaux à cause de son statut d’étranger, Ric s’efforce de mettre la main sur le véritable coupable. 
Deux versants de la montagne, deux destins tragiques qui vont se rejoindre. 

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Tempêtes / Andrée A. MICHAUD
Editeur : Rivages
Collection : Rivages Noir
Parution : janvier 2020
EAN : 9782743649432
Prix : 20,00€

 

 

Freeman

Freeman de Roy Braverman est un (gros) thriller/polar, qui se lit d’une traite. 520 pages pour une plongée passionnante dans la Louisiane post-Katrina.

Direction le sud des Etats-Unis et la ville de Patterson en Louisiane : ses meurtres sordides d’ado black, ses alligators affamés de chair humaine, son bayou dégoulinant, ses ouragans dévastateurs, sa violence sourde et poisseuse, ses deux millions de dollars volés chez le chef de la pègre locale, ses flics intègres et puis les autres, mafieux et corrompus. Et ses cocktails, saupoudrés dans certains chapitres, qui mettent l’eau à la bouche. Freeman, c’est tout ça à la fois, c’est un peu le pendant littéraire de la série Treme (les meurtres en plus et la joie de vivre en moins).

Et dès le premier chapitre, intitulé L’oeil du cyclone, vous êtes plongés en plein cataclysme : « L’ouragan se déchaîne. Les bourrasques défoncent et emportent jusque sous le ciel noir tout ce qu’elles déchirent. Les traits de pluie, glacés et violents, fouettés par le vent, le cinglent comme autant de lanières. La pelouse est jonchée de projectiles hétéroclites qui retombent lourdement du ciel. Il pleut des barques, des barbecues, des poubelles. Des lampadaires. Des remorques. Tout ce que l’ouragan arrache sur l’autre rive du bayou Teche, il le crache sur cette pelouse. » (p. 5)

L’intrigue ? Deux flics que tout oppose ou presque sont obligés de travailler ensemble sur le viol et le meurtre d’un jeune garçon noir. Mais ces deux flics mènent aussi des quêtes personnelles : Doug Howard cherche son petit frère disparu, Zach Beauregard veille sur sa femme malade et en fin de vie. Et si ces deux personnages sont somme toute assez sympathiques au demeurant, le portrait brossé de la police du coin est assez peu reluisant :

« – Il n’y a plus de police, Louise. La police a depuis longtemps glissé dans le monde des voyous. Ça marche par arrangements, par corruptions, par rapports de force. Entre les voyous et nous, ce n’est pas l’ordre et la justice contre le crime et l’illégalité, ce sont juste deux équipes sauvagement adverses qui pratiquent le même sport. Nous jouons dans le même championnat morbide et cynique qu’eux. Nous ne cherchons plus à les éradiquer. Juste à compter les points.
– Curieux jugement pour un flic ! 

– Louise, à l’origine la police était là pour protéger les habitants de la Cité. Aujourd’hui, elle est là pour protéger la Cité contre ses habitants. Elle n’est plus au service des gens, c’est fini, elle est au service du système. La seule mission de la police, c’est de maintenir le système? Par la force et la répression. La police est devenue le bras armé du système pour en assurer la survie. Et tout ne va faire qu’empirer… ». (pp.143-144)

On trouve aussi Freeman, l’enquêteur dont la fille Louise avait été kidnappée (dans les précédents romans de la trilogie – dont j’ignorais l’existence et que je n’avais donc point lus). Et un personnage atypique (qui distille la petite pointe d’humour du roman) : Mardiros, le collecteur de dettes arménien. Ensemble, ils auront quelques démêlés financiers avec Sobchak, le parrain de la pègre locale.

Enfin, vous croiserez de nombreux autochtones peu conciliants : « C’est en se retournant pour voir à quoi d’autre s’attendre qu’il aperçoit l’alligator. Un monstre de quatre bons mètres. Trois cent cinquante kilos de fausse pesanteur préhistorique. Caparaçonné d’une armure d’écailles cornées et de plaques osseuses. Le crâne incrusté de coquillages. La plus puissante mâchoire sur Terre. Quinze fois celle d’un rottweiler. » (p.6)


Bayou (by orientalizing – Creative Commons Flickr)

Mais la véritable héroïne du roman au fond, c’est la Louisiane et pas forcément sous son meilleur jour non plus. Roy Braverman en dresse un portrait  où les clichés touristiques volent en éclat : 

« Dans la chaleur de la nuit, le quartier français est abandonné aux touristes noctambules qui y déambulent et braillent en bandes, trop heureux de s’y encanailler. La ville et la pègre leur offrent l’ivresse des cuivres du jazz de Bourbon Street, du fumet des crabes bleus bouillis et des huîtres Rockfeller cuites au gros sel avec des épinards. […] Mais dans l’étouffoir du jour, le quartier revient à ses âmes damnées dans les relents de la nuit. Les recoins puent l’urine et les vomissures, que des noirs ou des dos mouillés rincent avec nonchalance d’une eau bleue et savonneuse. Des chats borgnes, maigres et pelés, jaillissent de trous d’ombres noires et volent au passage les restes de salami d’un muffuletta piétiné que des chiens faméliques leur disputent aussitôt. des livreurs en uniforme déchargent et roulent dans un bruit de train les fûts de bière de la nuit à venir, et chargent bruyamment ceux vidés de la nuit précédente. «  (pp. 153-154)

« Il roule deux heures jusqu’à cette Louisiane toute spongieuse de marais et de marécages. Plate. Liquide partout sous les herbes épaisses et les roseaux. Désolée. Comme abandonnée. Derrière de maigres bois imbibés, des raffineries sans vie tissent dans le ciel bas des Meccano métalliques. De pauvres maisons dispersées n’importe comment sur des parcelles d’herbe rase. Des enclos sans animaux. Des casses d’épaves rouillées comme des carcasses éparpillées. Des gens tordus et silencieux qui le regardent passer. » (début du chapitre 30)

Une Louisiane à l’image du roman où corruption et pègre s’ébattent joyeusement : « Le territoire des bayous est truffé d’anciennes fabriques, de plantations abandonnées, de raffineries délaissées, de vieilles distilleries clandestines. Autant de refuges pour toutes les sectes et les déglingués du bulbe et de la bite, protégés des curieux par les bayous, les marécages, les forêts inondées, les salines et tous les alligators et les mocassins qui vont avec. Et protégés du reste par des flics, des juges, des procureurs, des sénateurs, des gouverneurs et des évêques corrompus qui viennent y assouvir leurs vices les plus vils. A chaque perversion sa secte, à chaque secte son protecteur ». (pp. 262-263)

Un climat poisseux, une intrigue tout en noirceurs où les personnages se croisent au gré des crimes et des vols de cash. Une spirale de violence, enivrée de cocktails dont les recettes sont données par Sobchak, le parrain du crime organisé local, expert autoproclamé en mixologie. 

Un page turner que je vous conseille fortement,  ne serait-ce que pour vous immerger dans cet art du récit mené de main de maître par Roy Braverman ! Et dans le bon ordre si vous ne voulez pas faire comme moi (mais la lecture isolée de Freeman n’est en rien réductrice) : 
Hunter / Roy Braverman (chez Hugo Roman ; paru le 16 mai 2018)
Crow / Roy Braverman (chez Hugo Roman ; paru le 14 mars 2019)

Et quand on découvre que Roy Braverman est plus connu sous le pseudonyme de Ian Manook, Patrick Manoukian, une nouvelle planète littéraire s’ouvre à vous : il est en effet l’auteur de la trilogie mongole à succès Yeruldelgger, parue chez Albin Michel entre 2013 et 2016 (et dont le premier opus a été récompensé en 2014 par seize prix des lecteurs dont le Prix des Lectrices de ELLE, le Prix SNCF du Polar et le Prix Quais du Polar). A rajouter sur vos To Read liste donc… 

Résumé sur le site de l’éditeur :
Patterson, Louisiane.

Deux millions de dollars disparaissent. Envolés pendant un ouragan d’une rare violence. Volés au boss de la mafia locale. Drôle de casse !
Un autre million et demi tombe du ciel, pendant le même ouragan, livré à Freeman par un chasseur de primes. Drôle d’héritage ! Le reste est moins drôle. Une double traque commence. Elle va faire se croiser et s’affronter un « parrain » amateur de cocktails, un explosif tandem de flics que tout oppose, plus torturés par des quêtes personnelles que par leur enquête et le respect des procédures, une serveuse beaucoup trop éprise de l’un des deux pour en sortir indemne, un FBI plus FBI que jamais, Freeman et sa fille Louise, rescapés de la vie, et Mardiros, l’obstiné collecteur de dettes arménien. Plus tout ce que La Nouvelle-Orléans compte de faune interlope, d’indics tordus, de paumés de la vie et de décérébrés du bayou. Sans oublier, bien entendu, saint Jude et saint Expédit.
C’est fort et violent comme un ouragan, mais aussi, grâce à la plume inspirée de Roy Braverman, chaud et sensuel comme la Louisiane, sombre et envoûtant comme le bayou, rythmé et joyeux comme un air de zydeco, gourmand et épicé comme la cuisine cajun, obsédant comme le parfum des fleurs de lys et des belles-de-nuit, et bien sûr terrifiant, par l’omniprésence invisible des alligators aux yeux jaunes et à la voracité sans pitié…

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Freeman / Roy BRAVERMAN
Editeur : Hugo Romans 
Collection Policier & Thriller
Parution : 6 février 2020
EAN : 9782755644784
Prix : 19,95€

Marcher à Kerguelen

Kerguelen est un mot magique. Un mot qui m’interpelle, quelque soit la situation. Kerguelen, c’est cet archipel aux confins de l’Antarctique où mon père a passé 8 mois en 1985. Kerguelen, c’est cet archipel du bout du monde qui m’a « volé » mon papa et dont il parlait pourtant avec une émotion non dissimulée.
Kerguelen, c’est donc un nom, un lieu qui me touche, qui attise ma curiosité. Je vous avais déjà parlé du Marion-Dufresne, seul navire à effectuer des rotations vers ces îles de la Désolation. 
Alors, quand, en arrivant à la Médiathèque de Clohars-Carnoët cet été, j’ai découvert Marcher à Kerguelen sur la table des nouveautés, hop ! je l’ai embarqué ! Impossible pour moi de ne pas jeter un œil curieux à ce road trip de François Garde…

Marcher à Kerguelen est le récit d’une randonnée longuement et minutieusement préparée. Car si l’Archipel des Kerguelen n’est pas l’Everest, il reste une terre hostile, battue par les vents et les aléas climatiques. Ces îles sont aussi appelées les Iles de la Désolation : éloignée de toute civilisation (La Réunion, terre habitée la plus proche, se trouve à plus de 3250 kilomètres), l’île principale fait quasiment la superficie de la Corse (7215 km2 pour une densité de 0,02 habitants au kilomètre carré).  Des îles d’origine volcanique au relief montagneux : le mont Ross culmine à 1800m ; 2800 km de côtes très découpées et entaillées de fjords profonds ; l’intérieur des terres est surmontée par la calotte glaciaire Cook qui s’étend sur 400 km2 ; un climat froid mais non glacial (les températures moyennes d’été sont inférieures à 10 °C mais celles d’hiver sont supérieures à 0 °C), extrêmement venteux. Voilà qui donne un avant-goût de la carte postale…

François Garde est donc parti marcher du 23 novembre au 17 décembre 2015 lors de l’expédition Trekker avec 3 compagnons de fortune : Mika Charavin, guide d’expédition ; Bertrand Lesort, ancien officier de marine photographe, et Fred Champly, médecin. Vingt cinq jours de marche, du cap d’Estaing et Port Christmas à l’extrême Nord, à la plage de la Possession à l’extrême Sud et d’Ouest en Est de la plage de la Possession à Armor. Une traversée Nord-Sud sans assistance possible ou presque, à la merci d’une météo difficile et capricieuse, mais avec la chance de randonner dans des terres quasi vierges de toute présence humaine et dans des paysages sauvages et grandioses.

Il suffit, pour se faire une idée des lieux, de jeter un œil aux photos des randonneurs :

François Garde raconte donc jour après jour et au gré de ses déambulations intimes cette randonnée des extrêmes. Trois semaines d’efforts, de lutte contre la pluie, le froid, la fatigue, les baisses de moral, les décisions compliquées d’itinéraires… Extrait : « Bien sûr, Kerguelen, cette île qui au fond n’existe pas, est un mirage. Depuis son découvreur, chacun s’y noie avec ce qu’il a apporté. Les espérances s’y fracassent, les rêves s’y dissipent, les ambitions y font naufrage, et l’on ressort hébétés, avec les yeux vides de ceux qui ont croisé le regard de la Gorgone. »

Ce récit est loin d’être celui d’une performance sportive, il est plutôt celui de la lenteur et de l’abnégation produite par l’effort de la marche mais aussi celui de l’entraide et de la beauté qui s’imprègne sur les rétines dans ces paysages grandioses et sauvages.

Le récit évoque aussi les doutes, les peurs et les petits riens qui aident à surmonter les difficultés. Extrait : « En une heure maintenant, nous passons de la station verticale du randonneur à la station horizontale du repos. Nous réussissons ce tour de force quotidien de créer, dans ce désert froid et venté, un îlot, un refuge, où la température remonte ».

Le récit s’achève par un aveu d’humilité. Et on admire le courage et la détermination de ces quatre randonneurs. Extrait :  « Kerguelen est une page blanche, sur laquelle nul ne parvient jamais à rien inscrire. »

Et si ces confettis du bout du monde aiguise votre curiosité, vous pouvez aussi écouter ce podcast sur France Inter : Emission La Marche de l’Histoire (du Vendredi 15 novembre 2019) : Le témoin du vendredi : François Garde, marcher à Kerguelen

Et vous balader sur le site de l’Amicale des Missions Australes et Polaires Françaises.

Et un petit cadeau très personnel : mon Papa, aux Kerguelen (1985) et ses potes les manchots royaux

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Résumé sur le site de l’éditeur : Pendant vingt-cinq jours, dans la pluie, le vent et le froid, en l’absence de tout sentier, François Garde et ses compagnons ont réalisé la traversée intégrale de Kerguelen à pied en autonomie totale. Une aventure unique, tant sont rares les expéditions menées sur cette île déserte du sud de l’océan Indien aux confins des quarantièmes rugissants, une des plus inaccessibles du globe.
Cette marche au milieu de paysages sublimes et inviolés, à laquelle l’auteur avait longtemps rêvé, l’a confronté quotidiennement à ses propres limites. Mais le poids du sac, les difficultés du terrain et du climat, les contraintes de l’itinérance, l’impossibilité de faire demi-tour n’empêchent pas l’esprit de vagabonder. Au fil des étapes, dans les traversées de rivières, au long des plages de sable noir, lors des bivouacs ou au passage des cols, le pas du marcheur entre en résonance avec le silence et le mystère de cette île et interroge le sens même de cette aventure.

Marcher à Kerguelen / François GARDE
Gallimard – Collection Blanche
Parution : 08-02-2018
240 pages
ISBN : 9782070148851
19,50€

L’Expédition

Il est des régions du monde plus fascinantes et oppressantes que les autres. Et je dois avouer que j’y traîne pas mal depuis quelques mois. Effet collatéral du confinement ? je ne saurais dire.

Direction l’Archipel du Svalbard, un « archipel de la Norvège situé dans l’océan Arctique, entre le Groenland à l’ouest, l’archipel François-Joseph à l’est et l’Europe continentale au sud. Il constitue la terre la plus septentrionale de la Norvège et l’un de ses territoires. À l’exception de neuf habitants sur l’île aux Ours située à 238 km plus au sud, ses 2 321 habitants se trouvent sur Spitzberg, la seule autre île habitée et la plus grande de l’archipel ». (Et on dit merci Wikipédia pour ces précisions géographiques).

L’Expédition est un roman de Monica Kristensen, le troisième à s’inscrire dans cette région polaire et reculée que l’écrivaine norvégienne connait presque comme sa poche : elle est glaciologue de formation et fut la première femme à avoir dirigé une expédition en Antarctique.

Paru en 2014, le roman s’inscrit dans une série de polars se déroulant au Svalbard. Une région que connaît donc très bien l’auteur puisqu’elle a séjourné pendant six ans dans cet archipel le plus septentrional d’Europe…  Je vous avais parlé du roman Le Sixième Homme (publié en 2011 en France) et j’ai aussi lu Vodka, Pirojki et Caviar (publié en 2014 en France). Me restera donc Opération Fritham (sorti en 2012) à lire et la boucle sera bouclée. 

Mais revenons-en à L’Expédition. On y retrouve Knut Fjeld, le policier attachant et un brin « homme des cavernes ». Il reçoit l’appel au secours étrange d’une expédition polaire coincée au 87è parallèle nord. Enfilez vos bonnets et vos gants, direction le Grand Nord ! Une épidémie ravage la petite expédition, tuant chiens et hommes.  Devant le refus du chef d’expédition d’abandonner l’objectif Pôle Nord, Knut décide de s’incruster et d’enquêter.
Le voilà donc en plein cœur de l’Arctique entre des aventuriers peu ravis de le voir mettre son nez dans leurs petites affaires et un ours polaire affamé en quête de nourriture, aussi animale qu’humaine soit-elle…

Un huit-clos oppressant, où le danger rôde, tant animal qu’humain. Et où l’humain peut se révéler pire que l’animal… Une lecture qui vous donnera plutôt froid tant les conditions climatiques sont rudes ; où vous pesterez après le manque de préparation de cette expédition uniquement menée par la vantardise et l’argent ; où vous resterez sans voix face au manque d’humanité la plus basique de son aventurier en chef ; où vous tremblerez pour la vie de Knut…

[Et pour l’anecdote : à peine avais-je refermé ce polar que Ouest-France publiait cet article : Arctique. Un Néerlandais tué par un ours polaire au SvalbardC’est la sixième attaque mortelle de ce type en cinquante ans sur l’archipel norvégien. Les ours polaires, privés de leur territoire de chasse à cause du recul de la banquise, se rapprochent de plus en plus des hommes.
De quoi vous donner froid dans le dos pendant quelques heures encore ! ]

IMG_5653 (by Francoise Gaujour – Creative Commons Flickr)

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Résumé sur le site de l’éditeur : Archipel du Svalbard. Un appel au secours en provenance du 87e parallèle nord parvient à Knut Fjeld. Une expédition norvégienne est en difficulté, alors qu’elle cherche, sur les traces des grands explorateurs, à rejoindre le pôle Nord. Un projet mal ficelé, que les spécialistes critiquent pour l’itinéraire retenu, et pour le choix du mois de février, trop tôt en saison. Mais le challenge est là, précisément : réussir ce qui ne s’est jamais fait. Lorsque courage et ambition riment avec folie. L’expédition est partie, mal préparée, mal financée. Deux attelages, huit chiens et quatre hommes. Ce sont les chiens qui tombent en premier.
Knut Fjeld, le flic norvégien du Svalbard, se rend sur place. En plein désert arctique, sur la banquise qui dérive. Bientôt prisonnier d’un huis clos sur glace, angoissant, et périlleux.

L’Expédition / Monica Kristensen
Polar traduit du norvégien par Loup-Maëlle Besançon
Editions : Gaïa
Collection : Gaïa polar
ISBN  978-2-84720-723-1
320 pages – 21 €
Parution : Octobre 2016